Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 29 juin 2022

Cheyenne Carron

IMG_7421.jpgAtelier Cheyenne 3 .jpg

Cheyenne Carron est une cinéaste de talent totalement indépendante qui a réalisé 14 films dont le premier «  Ecorchés » sorti en 1905.  Il parle d’un couple qui lors de vacances en amoureux dans une maison de campagne isolée établit un rapport de force qui va se transformer en drame. Auteur de plusieurs livres, elle est également peintre et a sorti récemment un bel album «  Survie, le monde d’après » qui englobe quelques-unes de ses œuvres picturales. Elle a d’ailleurs bien l’intention dans les années qui viennent d’abandonner quelque peu le cinéma pour se consacrer à cette autre corde à son arc…

 

En regardant vos films, on sent qu’il règne en votre intérieur une certaine empathie et une certaine solidarité envers ceux qui souffrent. Pensez-vous que cela est dû à votre enfance pas toujours très rose ?

J’ai eu une enfance difficile c’est vrai, mais en même temps pleine d’immenses bonheurs. Pour pouvoir donner, aimer, il faut quand même recevoir beaucoup d’amour et heureusement j’en ai eu. Oui, je suis de l’assistance publique, mes géniteurs étaient très cruels, ne s’étaient pas occupés des papiers me permettant d’être adoptée et m’avaient laissée un peu comme un paquet dans une gare dès l’âge de 3 mois… Mais j’ai été placée par la DASS dans une famille d’accueil où la maman a adopté 3 enfants ma sœur, un enfant du Guatemala handicapé et moi plus deux enfants biologiques. Cette femme est exceptionnelle, une ancienne institutrice catholique dotée d’un cœur immense.  

 

Une mère très aimante

 

Elle m’a sauvée de tout, et elle m’a témoigné l’amour que doit avoir une mère avec son enfant. Ma vie a été faite de catastrophes, j’ai pu voir la laideur de certaines êtres humains, mais j’ai vu aussi la beauté d’autres personnes. Un équilibre s’est mis en place englobant une enfance riche, dense, avec ses contrastes, sa force, et une belle soif de vivre. Pour faire ce que j’ai fait, 14 longs métrages à porter à bout de bras, il faut aimer énormément la vie. Donc, forcément ce passé m’aide et m’influence pour évoquer la complexité de la nature humaine au sein de mes films. Mais la plupart du temps, j’essaye de faire triompher le beau et il est rare que je mette en avant la laideur de l’âme. Dans ma vie, ce n’est pas la laideur qui a triomphé mais la beauté.

 

Votre premier long-métrage est sorti en 2005. Vous dites fuir les acteurs professionnels mais vous avez engagé Mélanie Thierry. C’était une exception !

A ce moment là, elle n’était pas du tout professionnelle et n’était pas du tout connue. Elle a même galéré de nombreuses années avant d’avoir sa place au cinéma. Elle a joué dans de mauvais films y compris le mien. En effet, je ne suis pas du tout fière de cette réalisation. C’est le seul film qui a eu un producteur d’ailleurs extrêmement interventionniste et ce fut le déclic qui m’a convaincue de réaliser mes films en indépendante. Je me suis éloignée de ce côté prod, distribution pour produire un cinéma plus puriste, plus exigeant. J’avais vraiment soif de liberté.

 

En 20 ans de réalisation, vous avez été exclue de tous les organismes officiels notamment du CNC. Pourquoi selon vous ?

C’est très difficile de répondre et c’est plutôt eux qui pourraient donner la raison.  Ce qui est sûr c’est que pour moi, il y a eu un avant et un après. A mes débuts, je croyais beaucoup en cette institution et je leur fournissais des dossiers avec beaucoup de conscience professionnelle. J’avais même demandé des rendez-vous pour rencontrer les responsables de cette institution et leur exposer ma façon de travailler. Pour mon film « La fille publique » qui parlait de mon parcours à l’assistance publique, un beau film qui faisait référence à John Ford, on a même refusé de me faire les sous titrages en anglais sous prétexte que c’était un film sélectionné dans les festivals. J’ai du faire des emprunts, et à partir de ce moment est née dans ma tête une bascule vis-à-vis du CNC que je me suis mise à détester. J’en ai vu les limites mais malgré tout, j’ai continué et je continue toujours à leur demander de l’aide pour chacun de mes films. Par exemple, en septembre je vais tourner « Je m’abandonne à toi « , un film en hommage aux aumôniers militaires. Je déposerai un dossier en espérant avoir une avance mais je pense qu’elle me sera refusée. Pourquoi ? C’est une institution qui fonctionne avec les gens qu’elle connaît qui soutient le cinéma indépendant que l’on peut qualifier d’auteur et en même temps qui veut gagner de l’argent. C’est très complexe et un rejet mutuel s’est maintenant installé entre eux et moi.

J’ai quand même réussi quelque chose de très spectaculaire qui m’a demandé un effort que vous ne pouvez imaginer et qui me vient tout à la fois de cette enfance à la fois chaotique et d’avoir fait ces films toute seule.  Faire des films qui les uns après les autres bénéficient souvent de critiques très élogieuses n’est pas forcément un avantage pour plaire à des institutions comme le CNC.  C’est bien compliqué même pour moi car j’aurais rêvé d’être reconnue et soutenue. Mais j’avais l’idée d’un certain cinéma et je voulais le produire coûte que coûte…

 

A 16 ans, j’ai découvert le cinéma par mère qui ‘a montré beaucoup de vidéos et aussi par un vidéo club dans ma ville. Et puis j’ai eu pour voisin pendant très longtemps Pierre Schoendoerffer et j’ai bien connu Jacques Rozier. Il me disait toujours lorsque nous déjeunions ensemble « les producteurs ça n’existe pas » et il m’encourageait à faire mon cinéma. Je crois que lui aussi faisait aussi beaucoup son propre cinéma. C’était s’inscrire un peu dans l’héritage du cinéma réalisé avec des bouts de ficelle. A l’époque c’était un cinéma fait en pellicule ce qui coûtait bien plus que maintenant avec les moyens numériques. Ca a permis à des cinéastes comme moi de produire une œuvre.

 

 

Comment avez-vous fait financièrement ?

Ce fut très difficile et mes films étaient faits avec des budgets très faibles qu’il fallait malgré tout que je trouve.  Parfois, j’allais frapper à la porte de gens très fortunés que je ne connaissais pas.  Parfois ça fonctionnait comme pour « L’apôtre » avec Xavier Niel. Ou je trouvais des noms des sociétés et j’envoyais des courriers. Parfois je me disais que pour tel film je pouvais y inclure des placements de produits. Je pense notamment à mon film « Le corps sauvage » sur Diane chasseresse pour lequel je suis allée voir des marques liées à l’univers de la chasse et de la pêche.  Je demandais un petit budget en échange de placer une bouteille de vin dans mon film… Ou des vêtements portés par les acteurs… Je me débrouillais toujours pour trouver le financement à tout prix, mais il y a de nombreux films que je n’ai pas pu faire faute d’argent notamment 5 ou 6 films auxquels je tenais.  J’ai énormément écrit, et   en 25 ans n’ai pratiquement pas pris de vacances. Je rêve après « Je m’abandonne à toi de faire un film sur les soins palliatifs. Ce serait mon dernier film qui s’intitulerait « Notre humanité « Mais je ne vois pas qui pourrait financer ce genre là…

 

 

La ténacité fait partie de votre tempérament !

Je ne dirais pas tenace. J’ai foi en ce que je fais, j’aime passionnément le cinéma et il a représenté ma bouée de sauvetage. A 16 ans ½ La DASS m’a mise dans un petit studio car je faisais beaucoup de bêtises. Je n’allais pas en cours et je regardais plein de films. Je pense qu’à cette époque là, le cinéma m’a sauvée.  C’était vital, et je n’aurais pas pu réaliser tout cela si ce n’était pas vital.  Mais le cinéma va laisser place petit à petit à la peinture. Je peins depuis des années, mais je ne montrais pas forcément mes peintures ; c’était mon jardin secret. Mais je pense qu’actuellement je m’oriente petit à petit vers une vie de peintre.

 

On va y venir, mais parlons encore un peu cinéma ! Vous avez eu de nombreux prix ; c’est un peu comme une revanche !

Non, je ne le considère pas ainsi. Il existe de nombreux films qui reçoivent des prix et qui ne sont pas forcément intéressants.  J’aime mes films bien sûr mais parler de revanche, non. D’ailleurs, pour parler franchement je ne présente plus du tout mes films dans les festivals. Ca ne m’attire plus.  Mes plus belles récompenses maintenant c’est lorsque des amis me mettent des photos dans les médiathèques et que je vois mes films à la lettre Carron. C’est extraordinaire !..

 

 

Vous avez fait beaucoup de films sur les militaires !

Oui beaucoup sur le monde militaire, sur les épouses de militaires, sur les blessures psychologiques des militaires. A 16 ans, je rêvais d’entrer dans la légion pour plein de raisons. Pour le côté famille, changement d’identité, solidarité des êtres d’où qu’ils viennent. C’était un idéal et je me suis présentée au sein d’un régiment à Valence. On m’a ri au nez en disant que de toute façon on ne prenait pas de femmes. Je suis donc devenue cinéaste, mon autre rêve…

 

Vous avez vécu avec un soldat atteint du syndrome post traumatique. Avez-vous réussi à l’en sortir ?
Disons que je l’ai aidé à ne pas en avoir honte, ce qui est déjà un premier pas surtout lorsqu’on est un homme et légionnaire. Mais je n’ai pas pu le sortir de sa maladie, et d’ailleurs il n’est pas guéri et toujours suivi. Ce sont des blessures invisibles, et il est difficile d’en guérir totalement. J’ai fait un film « La beauté du monde » qui traite de ce sujet là….

 

Avant de parler peinture, sujet qui vous accapare beaucoup en ce moment, évoquons un autre de vos intérêts le parfum !

Ah oui !  Je crée des parfums qui se vendent notamment sur le site de la légion étrangère, et c’est en rapport là aussi avec mon enfance. Le dimanche, ma maman que j’aime infiniment nous mettait des eaux de Cologne sur nos mouchoirs. Chèvrefeuille ou lavande. Je me souviens que je gardais ce petit mouchoir toute la semaine et j’attendais impatiemment le dimanche suivant de respirer à nouveau cette senteur.  J’avais peut-être 7,8 ans et aujourd’hui  on pourrait presque assimiler cela à un doudou même si cela démystifie un peu le sujet. C’était un fétiche, un objet de réconfort qui me liait à ma maman et qui m’a orientée vers cette sensibilité se rapportant au parfum de l’eau de Cologne.  J’adore l’évasion olfactive par le parfum à la manière des Japonais qui d’ailleurs consacrent une cérémonie au parfum. Un jour, je me suis dit « Je vais créer mon propre mode olfactif, et raconter des histoires comme dans mes films.  J’ai acheté petit à petit des matières premières, et de petites fioles afin de me constituer mon orgue à parfum.

 

Un apprentissage de longue haleine

 

J’ai fait mon apprentissage toute seule en lisant un certain nombre de livres en mémorisant le plus possible de matières premières, et ma première création s’est appelée « Marie » en hommage à ma mère, puis j’ai créé 19 fragrances. J’avais des parfums pour le matin, l’après-midi, le soir, parfois la nuit pour mon lit mais je ne les mettais pas forcément sur moi. Ca aidait mon esprit à s’évader.  L’origine du parfum vient des rites mortuaires, des embaumements et je trouvais également intéressant de recréer un parfum qui permette de se relier à ce rite très ancien et qui puisse être utilisé pour nos propres défunts. J’ai fait cette expérience en en mettant dans le cercueil de ma grand-mère, mais je n’ai pas commercialisé l’œuvre.  Je dirais que c’était presque une œuvre artistique, et finalement entre le parfum, l’art contemporain, le cinéma il existe des ponts qui englobent des chemins quelque peu logiques découlant de l’enfance…

 

Arrivons maintenant à la peinture. Vous venez de sortir un album avec un certain nombre de vos peintures. Cela fait-il longtemps que vous peignez ?
J’ai commencé à 22 ans. Au début, c’était un peu un refuge à cause du cinéma qui m’a obligé à me battre comme une diablesse. Et je me sentais également seule.  Je n’avais pas beaucoup de moyens et je peignais toujours sur les deux mêmes toiles. J’effaçais, je recommençais et ainsi de suite. Je pouvais créer, m’accomplir et exprimer ce que j’avais en moi. C’était surtout la nuit car à l’époque j’avais beaucoup d’insomnies. C’était comme mon jardin secret…

 

C’était un domaine qui vous attirait depuis longtemps ?
J’étais passionnée par les émissions « Palette » , et par tous les documentaires sur la peinture, par les livres d’art et 90% de ma collection de DVD ont pour sujet la peinture.  Ce qui me fascine c’est l’artiste peintre qui fasse émerger un monde cohérent où l’on discerne bien sa patte.  Je n’ai pas vraiment de périodes préférées même si bien sûr j’adore certaines toiles de Delacroix, de Vélasquez, de Rembrandt et Giraudet.  Jean Rustin par exemple propose des corps nus très amochés, très laids, mais c’est captivant car il existe une logique dans tout son univers pictural. Bien sûr ce n’est pas « La belle odalisque « d’Ingres, mais quelle importance ! Celui qui est capable de proposer quelque chose de singulier, de jamais exploré, je trouve cela génial… Cela quel que soit le domaine artistique, et même si les  artistes sont parfois bien éloignés de ma sensibilité.

 

 

Et vous quel est le monde que vous proposez ?

Mon univers, en tout cas j’aimerais qu’il soit perçu est empreint d’une certaine poésie face à un monde de destruction, de grande puissance. J’essaie de peindre la société dans laquelle je vis. C’est un monde un peu chaotique mais dans ce chaos tout est possible. Avec le mal mais aussi le bien.  Quand je peins les femmes africaines aux champs, la couverture du livre, c’est symbolique. On est dans la métaphore et cette femme cultive son jardin, un chaos rose, mais un chaos fait de coton et peut-être aussi de douceur… Quand on regarde le monde c’est assez dramatique avec le COVID, la guerre en Ukraine, mais il existe malgré tout la possibilité d’aménager son jardin avec celui des autres et d’observer ce monde avec un peu de recul. C’est cette folie de ce monde là que je cherche à démontrer au sein duquel s’infiltre de la poésie, de l’espérance, de la solidarité et une certaine beauté.

 

Un peu comme dans vos films !

En fait oui… C’est tout à fait ça…

 

Dans vos toiles, le bleu est très présent !

Oui, mais je n’en connais pas vraiment la vraie raison. C’est une couleur qui se décline sur beaucoup de possibilités et qui représente l’infini des possibilités. Mais j’expérimente aussi d’autres couleurs. Ce qui m’importe c’est de trouver la déclinaison de couleurs qui exprimera le mieux le sentiment que je veux exprimer.  

 

En revanche pas beaucoup de rouge !

Non pour le moment. Pourtant, le rouge fait naître de magnifiques couleurs avec là aussi d’extraordinaires déclinaisons. Mais les sentiments qui m’habitent en ce moment sont plutôt un peu diffus, intérieurs, mélancoliques et le rouge n’a pas sa place pour l’instant. Mais la peinture évolue, et je pense que ce domaine sera ancré en moi pour le reste de ma vie.

En effet, cette nouvelle étape dans ma vie me conduira jusqu’à ma mort et que ce domaine va devenir nécessaire à ma vie dans les années qui viennent.

 

 

Croyez-vous à l’influence des couleurs de manière générale ?

Oui, je crois en la force des couleurs et je pense qu’elles accompagnent la vie et même plus encore. Ainsi, dans nos maisons, le choix des tapisseries, des rideaux, la couleur d’un mur, n’est pas très éloigné de celui de la peinture. Lorsque je choisis telle ou telle peinture, tel ou te pigment ; il m’arrive de créer mes peintures à base de pigments, c’est pour exprimer un sentiment. Et je ne suis pas loin de penser même si je ne m’y connais pas du tout dans ce domaine là, que c’est la même chose pour les décorations  au sein des habitations. Donc être peintre, c’est être complètement dans la vie.

 

La peinture comme le parfum dégage des odeurs !

Oui, c’est vrai qu’il existe un rapport très sensuel à la peinture, surtout la peinture à l’huile, car pour moi la peinture acrylique est une peinture morte au sein de laquelle je ne me retrouve pas. La peinture à l’huile on peut y revenir tout le temps pendant des semaines, le temps qu’elle sèche. On trouve tout un tas de matières, de médiums qui peuvent aller des médiums flamands très incolores ou au contraire des couleurs, des odeurs très différentes, très puissantes de térébenthine mais aussi des odeurs très douces. Mais j’ai quand même beaucoup souffert dans ma chambre de bonne de ces odeurs car je n’avais pas de cave lorsque j’étais dans ma chambre de bonne. Je dormais à côté de mes peintures et je me réveillais souvent le matin avec de gros maux de tête et j’étais obligée même l’hiver de dormir la fenêtre ouverte. La peinture à l’huile, j’en retiendrais donc les odeurs mais aussi les matières visqueuses, moins visqueuses et le fait de concasser la poudre avec le mélange d’huile. J’adore ça, c’est magique car on fait émerger des couleurs issues de ses propres dosages…

 

Quel est votre rêve en tant que peintre ?

Je ne veux pas succomber au système et aller à tout prix vers un art contemporain qui instaure un piège à cause des histoires d’argent. J’espère créer la même folie que dans mon cinéma.

 

 

Et être libre !

Oui, vous avez tout dit en un mot, je veux la même liberté que celle que j’ai eue en tant que cinéaste. C’est une liberté que je me suis octroyée, on ne me l’a pas donnée. Et là j’aurai réussi mon chemin…

Agnès Figueras-Lenattier

 

 

06:56 Publié dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0)

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.