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mercredi, 13 octobre 2021

Christine Janin

image014.jpgQuatre ans après l’édition de son premier livre,  Christine Janin alpiniste (première française au sommet de l’Everest) et médecin a réitéré il y a quelques mois avec un deuxième «  Dame de pics et femme de cœur ». Toujours aussi passionnée, authentique, elle a pris un peu de son temps pour parler de son association « A Chacun son Everest » qui aide les enfants et les femmes atteints de cancer.

 

Après toutes ces années à la direction de l’association « A chacun son Everest» quel bilan tirez-vous  de votre action?

Cela fait maintenant 26 ans que j’ai débuté et j’ai accompagné 6000 personnes dont 4700 enfants et 1400 femmes. J’aime à dire maintenant que j’ai quelque peu inventé la médecine de l’Everest, la médecine de l’âme. Et le cancer je l’écris « quand sert », une maladie qui va permettre aux femmes et aux enfants de s’en servir pour acquérir une force et une arme puissante dans la vie…. Depuis toutes ces années, je trouve que ces enfants qui viennent en stage possèdent une force incroyable et une motivation à toute épreuve. Quant aux femmes, j’ai démarré il y a exactement 10 ans.  Celles-ci profitent notamment du fait que cela se passe en groupe pour se sentir épaulées : « Je ne suis pas seule, les autres ont vécu la même chose, je peux partager de bons moments. On prend en considération toutes mes peurs, ma fatigue ». Il règne une compréhension mutuelle  qui les aide à reprendre le dessus.  

 

Vous dites que parmi les femmes atteintes d’un cancer du sein beaucoup sont portées vers les autres !

Toutes ces femmes devraient prendre beaucoup plus soin d’elles car elles s’occupent avant tout de leur mari, des enfants, de tout le monde sans se soucier de leur propre santé. Elles devraient s’accorder du temps pour encore mieux prendre soin des autres. Or elles ne s’autorisent pas grand-chose toutes ces petites dames…

 

.Croyez-vous au rôle du psychosomatique dans la survenue d’un cancer ?

Dans une certaine mesure mais il faut faire attention et ne pas dire « c’est à cause de ». Cela mettrait la personne en difficulté et la culpabiliserait. Mais il existe un moment où les événements n’arrivent pas par hasard et souvent la maladie survient en cas de fragilité. Il faut alors en profiter pour se questionner :  Qu’est-ce que je fais de ce message, comment puis-je le transformer ? Que dois-je dois changer dans ma vie  pour aller le mieux possible ?

 

Qu’est-ce qui est le plus dur pour ces femmes lors de ce séjour ?

Rien de vraiment difficile car tout est fait pour les accompagner dans la bienveillance, l’écoute, et en se mettant à leur niveau. En arrivant, certaines femmes ont un peu peur du groupe alors que d’autres se réjouissent de ce moment de partage. Chaque femme vit le séjour complètement différemment. Tout est calculé au niveau environnement et l’on essaye que ce soit joli. On a un très bel espace, une très belle maison, un bel accueil, et dans les chambres on a mis de jolis rideaux. De petites attentions leurs sont destinées et lorsqu’elles sont sur place, elles découvrent de belles petites fleurs. Il faut qu’elles se sentent bien dès leur arrivée et qu’elles aient le sentiment qu’on les attend, qu’on prend soin d’elle et surtout qu’on les accueille. D’ailleurs, ce séjour engendre souvent la survenue d’un déclic qui leur redonne de l’énergie. L’on essaye qu’elles retrouvent la pêche et qu’elles repartent avec moins de peur et plein de projets.

 

Comment se déroule une semaine pour ces femmes au sein de votre association ?

Tous les jours, a lieu une activité en lien avec le bien-être. Elles font du yoga, de la méditation, du Qi Qong, ont droit à une séance avec une psychologue, et à un massage.  Marche, escalade. Tout ce qui peut aider à se centrer, à respirer. Se déroule aussi un atelier photo pour retravailler sur l’image de soi, la confiance. Il est très important que ces femmes  remettent leur corps en mouvement car le sport aide à guérir. Il permet de retrouver de la joie, et une énergie perdue. Il m’arrive de les emmener aux Thermes de Saint-Gervais. C’est le retour au maillot, à l’eau, pour être ensemble et partager ce moment.  Je les fais danser aussi le vendredi soir car elles ont besoin de lâcher prise, de sourire à la vie et de retrouver une âme d’enfant.

 

Et avec les enfants ?

Je les emmène à Chamonix, gravir des sommets, grimper, faire de l’escalade. On leur permet de quitter leurs parents, de faire du sport, de partager de bons moments ensemble, et surtout de se prouver que ce sont des enfants comme les autres, même mieux. Qu’ils ne sont pas que des enfants malades, que ce sont de petits champions. Ils suivent aussi de courtes séances de yoga, de méditation, de sophrologie et après le repas se déroule une petite relaxation. . Sans oublier la boum tous les vendredis soir.

 

Dans quel état d’esprit sont les enfants lorsqu’ils rentrent chez eux ?

Ils ont vécu la plus belle semaine de leur vie, et se sont prouvés plein de choses. Certains reviennent 20 ans après et nous disent à quel point cette semaine a été importante pour eux. Ils ont réalisé des choses qu’ils n’auraient jamais faites autrement. Des parents nous expliquent qu’il existe un avant et un après à « Chacun son Everest » car l’enfant a repris confiance en lui.

 

Dans ce livre vous rendez compte des changements que vous avez effectués !

La vie est un perpétuel changement et l’on essaye constamment d’améliorer les conditions de vie. Par exemple, on a créé un jardin botanique qui nous permet d’avoir nos propres tisanes.. On a aussi insonorisé la salle d’escalade. Dès que l’on peut apporter un plus à ces enfants et ces femmes, on le fait.

 

 

Et la nourriture ?

C’est essentiel aussi et l’on y fait très attention. On prépare des plats sans sucre, avec peu de graisse. On ne mange pas beaucoup de viande et beaucoup de légumes. Il faut que ce soit joli, esthétique, et la nourriture fait aussi partie du traitement…

 

Durant le confinement vous vous êtes occupée des soignants!

Oui, j’avais stoppé un peu les activités habituelles de l’association et  ayant donc ce lieu à disposition on a réussi à proposer aux hôpitaux locaux de recevoir quelques soignants. Quel que soit le métier, infirmiers, médecins, sages-femmes, lingères tous étaient dans un état de stress incroyable et d’épuisement complet. . Certains arrivaient parfois en larmes, d’autres étaient presque en burn out. C’est la première fois que l’on prend soin de nous » m’ont-ils déclaré. Ce séjour leur a permis de repartir et on leur a donné des outils pour prendre soin deux. C’est bien de soigner les autres mais si on ne prend pas soin de soi, on replonge. En 2,3 jours on les a remis d’aplomb. Ils ont pu continuer leur travail alors que la tentation d’abandonner était parfois de mise.

 

De quelle manière ?

J’ai fait exactement comme pour les femmes. Après les avoir accueillis, on leur a fait des soins de support, on les a fait marcher, rire, on les a écoutés, et on a eu recours à la psychologie, à la sophrologie. C’était très intense.  Ils se sont posés et se sont sentis reconnus. On les a bichonnés et pendant trois jours, ils n’ont rien eu d’autre à faire que de se laisser porter. Cela leur a fait beaucoup de bien comme à tout le monde mais encore plus à eux tellement ils étaient au bout du rouleau. Les conditions hospitalières sont peu favorables. Ils manquent de personnel, ne sont pas payés et il reste encore beaucoup de choses à faire les concernant. Ceci au sein de tous les services. Il règne une maltraitance évidente pour les soignants et ils sont baladés de jour et de nuit. Beaucoup de moyens ont été mis en place sauf pour les soignants ce qui n’est pas très normal. Je suis très en colère…

 

Vous citez le livre de Marie de Hennezel « La mort intime »  comme un ouvrage vous ayant aidée dans votre métier !

Oui car malheureusement je suis confrontée au sein de mon association mais pas seulement

à des gens qui vont subir des moments difficiles de fin de vie. Ce livre m’a appris comment leur parler, comment les accompagner. On est dans une société où l’on a peur de la mort, où les gens ne savent pas en parler et j’avoue que ce livre m’a éclairée. A quel point c’est important de ne pas avoir peur de la mort, de la maladie. C’est vraiment ce message là que j’en ai retiré. Le mot cancer fait peur et j’ai appris avec cette lecture à m’occuper de ces gens en difficulté avant de toujours évoquer la fin de vie. Ne pas leur tourner le dos et les seconder dans ces périodes essentielles de la vie… C’est un ouvrage que je conseille…

Agnès Figueras-Lenattier

 

 

 

02:46 Publié dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 11 octobre 2021

Taha Mansour

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Au Théo théâtre et à La Comédie Saint-Michel se jouent  en ce moment deux spectacles interessants : « La mystérieuse histoire de Thomas Polgarast"  (Théo Théâtre jusqu'au 15 décembre et reprise en 2022), un spectacle de mentalisme où les personnages de la pièce sont choisis parmi le public. Taha Mansour l’auteur en avait conçu un autre avant, intitulé « L’effet papillon « classé meilleur spectacle de magie, mentalisme qui se joue également en ce moment à La Comédie Saint-Michel jusqu'au 2 février . Taha Mansour a plusieurs cordes à son arc. Ingénieur de formation, mentaliste, il suit des managers en entreprise et donne des cours de gestion en entretien d’embauche dans différentes écoles. Il adapte aussi les techniques de mentalisme et d’hypnose en préparant à la prise de parole en public. Il s’est également formé à la musique en chant particulièrement. Il explique ici quelque peu son parcours…

 

 

Vous êtes mentaliste. Qu’est-ce qu’un mentaliste et quelle formation faut-il suivre?

Il existe plusieurs définitions. Pour moi, c’est un mélange de différentes techniques psychologiques destinées à lire dans la pensée des gens, influencer, prédire des événements. On peut dire que finalement c’est la magie de l’esprit. Côté formation, je suis un peu autodidacte. Lycéen, j’ai commencé à beaucoup m’intéresser à la psychologie, au comportement humain, et à essayer de comprendre le langage non verbal des gens. Puis j’ai étudié longtemps l’hypnose, les techniques de PNL, tout ce qui tourne autour de la cognition et j’ai ensuite mis en pratique le côté théorique. J’ai mis plus d’un an à obtenir des résultats. Au début, je n’y parvenais pas du tout. Ayant fait un peu de magie, ça m’avait aidé pour rencontrer des gens, mais les pensées que je leur attribuais étaient inexactes. Je leur disais alors qu’on allait faire autre chose. Je testais plusieurs choses, puis avec le temps, j’ai tiré des leçons de mes erreurs et ça a fini par fonctionner…

 

Quelle sorte d’hypnose avez-vous apprise ?

J’ai d’abord suivi des conférences se rapportant à l’hypnose dédié au spectacle, et ensuite j’ai étudié toutes formes notamment l’hypnose thérapeutique, j’ai lu des livres, et au fur des années, je me suis entraîné et ai expérimenté sur différents modèles psychologiques. Et je suis en train de passer une certification d’hypnose thérapeutique.

Avez-vous été vous-même hypnotisé ?

Oui, et je suis très réceptif !...

 

Un mentaliste est par définition un manipulateur!

Oui en quelque sorte, mais un manipulateur gentil. Quelque chose me tient particulièrement à cœur, c’est le côté honnête ou pas. Ainsi, je fais beaucoup d’influence et il existe une différence avec la manipulation. Quelqu’un qui influence, c’est quelqu’un qui va être loyal avec la personne en face. Les spectateurs qui viennent voir un spectacle de mentalisme savent qu’ils vont être manipulés. C’est un peu  le contrat établi au départ. Alors que les manipulateurs dans la vraie vie vont essayer de modifier la pensée des gens et autres  à des fins personnelles. Cela fait naître beaucoup de mensonges, de déceptions, de trucages.

 

Vous avez également une formation dans la musique! Et en comédie ?

Oui et mon expérience musicale m’a beaucoup aidé quand j’ai débuté dans la comédie. En effet, de nombreux concepts se traduisaient d’un monde à l’autre et je me suis beaucoup amusé à trouver des liens entre le chant et la comédie. J’ai eu plusieurs professeurs de musique au lycée qui m’ont accompagné et stimulé ; j’ai fait partie d’une chorale. Je chante depuis que je suis tout petit et j’interviens dans des scènes ouvertes, lors de concerts. Surtout de la musique pop rock. J’ai fait pendant longtemps de l’improvisation théâtrale et j’en fais toujours, ce qui me donne de la présence sur scène. C’est la première fois pour «  La mystérieuse histoire de Thomas Polgarast que je compose. J’ai écrit la musique et les paroles de la chanson que j’interprète…

 

Avant d’écrire «  La mystérieuse histoire de Thomas Polgarast, vous avez conçu un autre spectacle « L’effet papillon qui a obtenu un vrai succès !

C’est mon premier spectacle et également ma première expérience en tant que comédien. J’ai mis à peu près trois ans à l’écrire car en parallèle je faisais une prépa et disposais de peu de temps. La première fois que je l’ai joué c’était en 2017 dans le théâtre de mon école d’ingénieur et l’année d’après, je l’ai proposé au sein de salles parisiennes. Je suis franchement content et je ne m’attendais pas à un tel retour. Il a 10 sur 10 sur Billet Réduc et a été éligible en 2020 aux Petits Molières. Mais avec le Covid, la saison a été annulée. La cérémonie devrait avoir lieu cette année et je verrai si le prix a été remporté ou pas…

 

Comment avez-vous conçu ce spectacle ?

Lorsque j’ai commencé à être de plus en plus à l’aise avec le mentalisme, j’ai découvert le phénomène de l’effet papillon qui m’a fasciné : de petites choses se passent autour de nous qui ont un grand impact. Ce qui m’avait marqué c’est que ce thème revenait souvent dans les films ou dans l’art mais qu’il était surtout axé sur l’événement final, la tornade et non pas sur l’événement initial le petit papillon. J’ai alors pensé « Et si dans notre vie de tous les jours on était de petits papillons qui battaient nos ailes et que l’on ne se rendait pas compte de l’immense impact que l’on avait sur le monde. A partir de ce phénomène là, j’ai créé le numéro central du spectacle, un numéro où je prends différentes personnes avec différents choix en créant un peu le chaos. Mais au final, tout ceci nous mène à une seule sortie, celle qui avait été prédite à l’avance… Le but du spectacle était de partager des messages et des sens poétiques qui me touchaient beaucoup. Dans notre société d’aujourd’hui, on est tellement focalisé sur nos tâches, nos tâches que l’on ne prend pas le temps d’avoir du recul sur la vie et l’on passe à côté d’énormément de petis mystères se déroulant dans notre quotidien. C’est un peu le message final du spectacle, ces petites choses que certains appellent des ondes, d’autres des énergies , ou encore des coïncidences. Quoi qu’il en soit, cela me provoque un sentiment d’émerveillement et le plus important pour moi ce n’est pas la raison pour laquelle ça existe mais le fait que cela nous fasse vivre et agir…

 

Dans «  L’histoire mystèrieuse de Thomas Polgarast, contrairement à « L ’effet papillon », vous jouez un personnage et la séance d’hypnose est plus travaillée. Quant à la musique, elle  est belle et accentue bien l’atmosphère que vous avez voulu dégager !

Oui.  Mon ami Antoine Piolé que j’ai rencontré en 1ère année d’école d’ingénieur est un passionné de musique et très compétent. Lorsqu’il m’a montré ce qu’il faisait, j’ai tout de suite compris que son style conviendrait parfaitement à mes spectacles. Il a aussi travaillé sur « L’ effet papillon ». Je lui ai expliqué l’histoire que je voulais raconter, les sentiments qui prendraient forme. Il m’a proposé quelque chose, nous l’avons peaufiné ensemble et nous nous entendons super bien…

 

 

Dans ce spectacle au Théo Théâtre, vous invitez des spectateurs à venir sur scène et vous raisonnez en fonction de leur attitude, de leurs gestes. Dans la vraie vie vous fiez-vous ainsi au comportement silencieux d’une personne pour vous faire une première idée sur sa personnalité ?

Absolument. C’est quelque chose que j’utilise beaucoup. Pas une intuition psychique, mais  l’intuition d’un expert qui en cas de problème se fie à son savoir. Une espèce de petite voix le guide et lui indique ce qu’il faudrait faire. Effectivement, quand je vois quelqu’un, des pensées le concernant me viennent à l’esprit. Celles-ci sont quelquefois erronées, mais dans la majorité des cas, j’arrive déjà à avoir un excellent point de départ qui en approfondissant ma vision de cette personne va me permettre de l’influencer et de l’emmener où je souhaite…

Agnès Figueras-Lenattier

lundi, 16 août 2021

Emmanuel Stip

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Emmanuel Stip est professeur de psychiatrie et chef du département universitaire à l’université des Emirats Arabes Unis depuis l’étét 2019. Ses intérêts sont la neuropsychologie, la cognition, la phénoménologie, l’imagerie cérébrale, la psychopharmacologie, la santé mentale globale et l’histoire de la psychiatrie. Il est l’auteur de livres de nouvelles, photographe et son dernier livre chez l’Harmattan s’intitule «  Vin et psychiatrie ».

 

Votre dernier livre s’intitule «  Vin et psychiatrie ». Le titre paraît étonnant au premier abord !

Au départ, le sujet peut effectivement  paraître saugrenu mais le vin a quand même une histoire.   Lorsque j’ai terminé mon mandat en tant que chef de département universitaire à Montréal, j’ai eu droit à une année sabbatique avec l’aide financière d’une grande université. Je pouvais faire ce que je voulais et j’en ai profité pour faire le tour du monde en 4 mois. Je venais de créer une nouvelle dénomination pour le département psychiatrique de l’Université de Montréal et d'addictologie et j ’ai été voir ma doyenne qui m’a demandé ce que j’allais faire comme études.. Je lui ai répondu que j’allais  faire une formation en addictologie. Elle a souri mais jamais elle ne m’a dit « c’est catastrophique ». Au cours de cette formation, je me suis aperçu que j’agis de la même manière en sémiologie et en psychiatrie. Je détecte, je cherche des signes, je trouve et à la fin j’aboutis à un diagnostic. Il existe également des classifications dans les deux cultures. Côté psychiatrie, cela va déterminer un traitement, une attitude, un congé et côté sommellerie cela indiquera le prix du vin, son nom, son étiquette. Par la suite, comme j’étais chercheur en imagerie cérébrale et cognition, j’ai découvert toutes les études que l’on a faites sur l’olfaction, le goût, l’activation cérébrale chez les sommeliers que l’on comparait à des populations normales. 

 

Surprise des médecins

Au départ, les médecins étaient surpris par mon livre car ils ne voyaient pas les rapprochements entre les deux domaines. Mais maintenant quand  ils lisent mon travail ils comprennent  les addictologues ont même rédigé un chapitre. Ce n’est pas du tout un livre caché, bien au contraire.  iI est promu par mes collègues médecins comme étant une source de dialogue même avec les patients ou la population. Le préfacier Emmanuel Haffen le dit, au départ cela semble bizarre mais on avait déjà été sollicité lors de congrès de médecine à communiquer sur le vin et la psychiatrie. Au même titre qu’actuellement, on communique beaucoup sur le cannabis, le LSD et la psychiatrie. Je ne voulais pas que mon livre soit lu uniquement par des médecins mais aussi par des sommeliers même s’il abordait les aspects de la médecine. Inversement, je souhaitais que les médecins trouvent amusant de parler de la culture du vin. C’est un mixte.

 

 

Dans votre livre, l’on s’aperçoit que depuis l’Antiquité jusqu’à la renaissance le vin était utilisé comme une substance thérapeutique !

Oui, comme d’autres éléments de la pharmacopée, il a été utilisé soit sous forme de pansements, de soupes, de cocktails. Puis à un moment donné, l’on pouvait même donner du vin aux patients. On s’en est servi au sein des hôpitaux et l’on en a aussi cultivé. Cela faisait partie de ce qu’un français boit tous les jours. Avec malgré tout un certain nombre de précautions. On a vu se développer chez les moines toute la culture du vin, qui en même temps se propageait au sein des organismes religieux développant les hospices, les hôpitaux, les asiles. Cela s’est fait en parallèle sans trop de questionnements au départ.

 

 

Rabelais recommandait le vin !

Oui. Médecin, moine, pédagogue, il proposait de nouvelles techniques pédagogiques. IL était habité par une joie de vivre et les personnages qu’il a créés incarnaient un certain épicurisme. Il règne un quelconque désordre dans la manière dont il suggérait que l’on boive.

 

Après il y a eu Pasteur et d’autres médecins partisans du vin aussi !

Oui, même dans des revues comme "The Lancet ", on considérait le vin comme un médicament. Puis est venu le développement de l’hygiénisme impliquant une surveillance plus importante et justifiée car on s’est aperçu des dégâts de l’alcool.  Dans certains coins de France c’était le calva, le cidre qui faisaient des ravages avec une tentative de différencier l’alcool fort du vin ce qui a donné plusieurs courants. On a commencé à avoir un discours beaucoup plus prudent par rapport à la consommation de vin. Se sont mises en place des guerres d’ailleurs encore présentes, des batailles de lobbying entre une médecine un peu prohibitionniste et les développeurs de la culture qui disaient « Ce n’est pas si nuisible que cela pour la santé si l’on boit modérément ». Du reste, je n’aurais pas pu publier ce livre n’importe où et dans n’importe quelle collection médicale.

 

Comment s’est opérée cette méfiance vis-à-vis de l’alcool ?
Une amélioration de la médecine clinique s’est fait sentir quant aux maladies générées par l’alcool. Que ce soit les démences, les maladies du foie, ,les cancers. Ceci depuis au moins 1 siècle et le discours médical a totalement changé. Avec le cannabis c’est la même chose. J’écris que la coke faisait partie du vin Mariani par exemple. Ainsi en mettait- t-on  dans le vin et des millions de bouteilles se sont vendues en Europe. Certaines substances reconnues comme des médicaments à une certaine époque deviennent ensuite des drogues illicites. Le vin n’était malgré tout pas reconnu comme complètement illicite même si la prohibition a eu lieu aux Etats-Unis. Il a fallu du temps pour que l’on prenne conscience de l’importance des dégâts chez les jeunes au niveau des maladies hépatiques, de la démence.  Actuellement il règne un certain équilibre dans le discours, et le but du livre c’était de montrer que deux cultures maintenant très antagonistes se sont côtoyées pendant longtemps. Il existait plein d’interactions.  Je me suis aperçu avec les patients que je traitais davantage sur le plan addictologie que psychiatrie que mon discours était plus proche d’eux que celui d’un addictologue qui leur disait juste « Arrêtez de boire » . On pouvait partager une culture et dialoguer sur le sujet. On se rendait compte que l’alcool pouvait être très nocif pour des personnes grandement vulnérables. Je vis maintenant à Dubaï et je réalise que plutôt que de se contenter d’interdire, il existe une manière d’en parler qui permet aux deux cultures de communiquer..

 

Vous personnellement que pensez-vous du rôle du vin ?

Je vous réponds comme un funambule, et en tant que médecin, ce qui me préoccupe c’est la santé de mes patients.  Je me suis beaucoup intéressé aux patients psychotiques et aux effets des drogues sur la psychose et suis très alerté par les dangers de l’alcool. Je pense  que la culture du vin fait aussi partie de la culture des civilisations chrétiennes. Je le dis dans le livre, dès que le vin est contenu dans une bouteille, il devient un élément naturel et en même temps culturel.  Et ce serait très dommageable pour une culture de supprimer tous ces éléments là qui créent des liens sociaux, des espaces comme les bistrots, les restaurants. Et qui catalysent  des réunions d’amis quand on a des convives chez soi. Cela n’est pas forcément synonyme d’ivresse.  On peut apprécier tout ce qui se passe dans un verre sans pour cela être complètement malade. C’est un équilibre à trouver entre le vin et la prévention et les soins que l’on doit donner aux gens qui ne sont pas capables de s’arrêter. Qui consomment trop, ou qui font un mauvais usage de l’alcool.

 

Le vin en Australie

En Australie, ce sont les médecins qui ont implanté la culture du vin. C’est fabuleux, et l’on trouve là-bas, des vignobles extraordinaires avec des vins de très grande qualité. Il y a même un médecin australien qui ajoutait du resveratrol un anti oxydant dont on dit qu’il est un bienfait pour le vin dans ce qu’on appelle «  le french paradoxe ». Donc, les médecins se sont intéressés à ce sujet sans pour autant favoriser l’alcoolisme. Par contre, je sais qu’en France c’est interdit de faire la promotion du vin en tant que médecin. Je comprends toute cette prudence et le livre n’est pas fait pour encourager les gens à «  picoler ». Je pense qu’il est fait pour que l’on découvre un monde fabuleux où règne un respect pour le vin qui procure de grandes joies et dont les étapes sont très respectables. Je ne suis pas un prohibitionniste, je dis qu’il faut faire attention.

 

La couleur que ce soit celle d’un vin ou d’un médicament fait naître un effet placebo !

Ce qui m’intéressait en tant que scientifique de la cognition et de l’imagerie cérébrale, c’était de savoir ce qui influence notre appréciation lors d’une dégustation d’un verre de vin. Cela  peut venir de la couleur, mais aussi du prix. Aussi d’ un renseignement sur l’étiquette ou sur la provenance. Lorsque l’on fait des dégustations en double aveugle, on s’aperçoit qu’il existe des influences très subjectives et inconscientes.  Si l'on vous dit qu’un verre de vin coûte 90 dollars et un autre 10 inconsciemment vous allez trouver le verre le plus cher meilleur. Pour un médicament, le prix  aura sûrement aussi une influence sur le patient. De nombreuses thèses sur le sujet ont été écrites.  Et en médecine lorsque je faisais de la recherche, pour vraiment se comporter en médecin, l’on utilisait des substances contrôle et l’on avait besoin d’être en double aveugle pour bien apprécier l’effet d’un médicament.

 

Vous parlez d’un même vin lors d’un concours apprécié de la même manière simplement par 10% des sommeliers !

Oui, il existe une différence d’appréciation, c’est la raison pour laquelle on utilise des grilles d’évaluation où l’on détaille élément par élément afin d’ avoir une certaine objectivité. Malgré cela, ça n’empêche pas que certains trouvent un vin bon et d’autres non. Après, il faut que cela corresponde au barème de qualité que l’on a à l’intérieur de nous. C’’est la même chose avec les effets secondaires. J’avais fait une étude il y a une vingtaine d’années sur le lithium un régulateur de l’humeur que l’on donne aux bi-polaires et aux maniaco-dépressifs. Beaucoup se plaignaient de troubles de la mémoire, de concentration. Or à un moment donné, j’avais proposé un projet de recherches sur des sujets sains, des volontaires ayant accepté de prendre ce produit pendant trois semaines, et je l’ai comparé au placebo. Je leur avais donné toutes les informations sur les effets comme la diarrhée, tremblements. On ne savait pas s’ils prenaient ce traitement ou pas, mais j’avais fait pendant un mois des évaluations de la mémoire, de l’attention, des fonctions exécutives. Je voyais les patients toutes les semaines. On faisait le test et en même temps je recueillais les effets secondaires. L’effet placebo a bien fonctionné car je n’en avais pas dans mon groupe lithium mais dans le groupe placebo avec des sujets normaux.

 

Un classement des vins et des maladies a été effectué.  Ont-ils coïncidé ?

Oui, les grandes classifications se sont faites à peu près au même moment. La classification des vins a été réalisée aussi dans un but mercantile avec une recherche de qualité pour bien le commercialiser. En médecine c’est un peu la même chose, on s’est mis à classifier pour obtenir de bons diagnostics, de bons traitements car les patients n’étaient pas tous semblables. Après, on a pu développer des médicaments pour des maladies plus spécifiques. C’est un peu la même démarche. On est en face d’une population, d’une collection de vins ou de médicaments et l’on commence à classifier selon des caractéristiques. Quand je fais un diagnostic en psychiatrie, il existe aussi une subjectivité. Même si je suis un bon clinicien, la relation inter personnelle, la façon dont je vois le patient, mon humeur du moment peuvent teinter mon diagnostic. Je peux trouver le patient plus triste, plus joyeux selon l’état dans lequel je suis. Ou selon la façon dont il parle et cette subjectivité est la même concernant la classification du vin. C’est aussi un parallèle intéressant qu’on ne pourrait pas trouver avec d’autres disciplines de la médecine. Je n’aurais pas pu écrire ce livre il y a 20 ans car on n’avait pas fait d’études par exemple sur les sommeliers, sur la subjectivité, la mémoire dans le vin etc… L’originalité du livre c’est d’avoir bien développé ce côté là. Une nouvelle science a vu le jour,  la neurooenologie qui étudie tout le processus du système nerveux central du cerveau pour créer un vin et le déguster.


On peut aussi voir maintenant ce qui se passe dans la tête du sommelier ou de celui qui déguste ou du malade psychique

J’ai d’abord fait de l’imagerie cérébrale fonctionnelle avec des patients déprimés ou psychotiques.. L'on regarde comment le cerveau s’active et fonctionne. On fait la même chose avec les sommeliers et les gens quand ils dégustent du vin. On s’aperçoit que selon le savoir et l’expérience du sommelier, l’information ne va pas être traitée de la même façon alors que c’est une dégustation. C’est juste un liquide qui entre dans la bouche que l’on avale ou que l’on crache mais cette action nous permettait aussi de voir quels étaient les réseaux neuronaux impliqués dans la dégustation, le plaisir etc.. Ce sont des études relativement récentes mais assez passionnantes car l’on apprend des choses non seulement sur les sommeliers mais aussi sur le cerveau humain, l’olfaction, le goût etc.

 

Vous déclarez que le vin est le seul qui entretient un rapport singulier avec la parole et que tantôt il la menace, tantôt il la libère… En psychiatrie c’est un peu la même chose avec la parole !

Oui c’est très important et c’est une originalité de la psychiatrie. On base notre thérapeutique sur une relation humaine mais qui se fait avec quelqu’un qui parle, qui raconte sa vie, ses souvenirs, ses peines ou ses joies, sa douleur. La psychothérapie nécessite donc une étape où le patient va pouvoir se sentir bien pour parler même si parfois les paroles sortent sans qu’il en ait trop conscience. A ce moment là, le psychiatre est là aussi pour interpréter, pour expliquer et entretenir une relation basée sur cette confession. Quant au vin dans n’importe quel groupe social dans nos sociétés occidentales, il  a aussi cette fonction. Il libère un petit peu. Quand on organise un cocktail, un vernissage, un restaurant, on va trouver le vin bon, accordé à un mets, à tel ou tel formage.  Parfois, l’alcool est un peu désinhibiteur, mais par contre l’excès aboutit à des souffrances. C’est un peu l’effet délétère du vin quand on en consomme trop ou mal.

 

Vous dites qu’aussi bien le sommelier que le psy aime les rencontres individuelles !

Il n’existe pas un sommelier qui soit seul chez lui. Un sommelier par définition a un rôle social, il va vous décrire, dialoguer, vous demander ce que vous aimez, va essayer de percevoir chez vous et chez  la personne assise à la table ce qu’est sa personnalité, pourquoi pas ses moyens financiers, son origine. S’il préfère le blanc ou le rouge.  Ceci pour trouver le vin qui lui convient. Le psy c’est pareil. Il va essayer de détecter chez son patient ses origines, sa direction, son orientation etc.. Le sommelier n’a pas n’importe quel produit pour entrer en relation. C’est un produit vivant, varié, culturel qui est en même temps un produit de la nature. C’est souvent une belle nature, un produit qui a tenu compte du soleil, de la pente d’un côteau, d’une rivière, du nombre de cailloux dans la terre, de l’art avec lequel on l’a cueilli. C’est tout cela. Il existe beaucoup de respect dans cette relation, un peu comme en psy. Un psychiatre respecte son patient, et même si celui-ci dit des bêtises, il va essayer de comprendre. On retrouve de nombreuses similitudes.

 

Le cadre aussi est important dans les deux !

Souvent en psy, on néglige de plus en plus les lieux. Or pour qu’une rencontre se fasse souvent de façon confidentielle et de qualité, et que la personne se sente à l’aise pour parler ; le bureau d’un psy a son importance. Un. sommelier c’est pareil. Quand les sommeliers passent leur diplôme et qu’ils deviennent master of wine, il faut une ambiance particulière. Pas de parfum autour d’eux, et avec un contexte qui fait que la dégustation va impliquer le maximum de qualité. Si le contexte est approprié, la dégustation n’en sera que plus bénéfique. En revanche, si l’on se trouve dans un  restaurant ou un bar bondé, la dégustation sera différente, plus festive. Il faut s’adapter.

 

Vous parlez des progrès fantastiques qu’a faits  la médecine mais au détriment du temps accordé aux patients.

Maintenant, les gens entrent dans le bureau d’un docteur, dans un hôpital et trouvent les médecins en face de leur ordinateur regardant davantage les examens que la personne elle-même. Ils regardent les examens complémentaires, la prise de sang, se demandent s’il faut faire une radio. Tout le dialogue avec la personne est comme négligé au profit de la technique, du laboratoire etc… En psychiatrie c’est très dommage car on a besoin d’entrer en relation avec la personne qui doit sentir qu’on l’écoute, que l’on ne se base pas uniquement sur les examens. . En sommellerie, la même chose peut se produire. Maintenant dans toutes les régions de France on prend le temps, on respecte davantage la nature, on se base sur la technique et l' on a des vins de meilleure qualité qu’il y a 60 ans. Les vignerons ont pris le temps de faire de la qualité et ce serait bien qu’en psy on prenne encore le temps pour installer une qualité relationnelle plutôt que technique.

 

Faites-vous une différence le vin bio et le vin non bio ?

Oui et pour moi la varie différence c’est qu’avec un vin non bio, je sais à quoi je m’attends. Si c’est un bordeaux ou un Val de Loire, il ne va pas varier énormément.. Tandis qu’un vin nature comprend des variations. Même à l’intérieur d’une maison vinicole, je peux trouver un vin très différent d’une bouteille à l’autre et le vin nature a parfois des goûts plus particuliers. C’est aussi une piste très intéressante de pouvoir développer le vin en rajoutant quelque chose à l’éventail de choix que peuvent avoir les personnes.. Le vin bio plus sain ? Non je ne pense pas. Si on faisait des recherches sur les produits chimiques utilisés dans les sols et les insecticides là on pourrait peut-être voir des différences à long terme sur de grands consommateurs. Je fais confiance aux vins nature car ils se débarrassent de tous ces produits toxiques. Mais même les vins non bio le font aussi maintenant avec de moins en moins de produits chimiques. Il existe une tendance vers cette simplification là. Mais ça demande beaucoup plus de travail de contrôler tout ça et d’être en harmonie avec les variations de la nature.

 

Vos vins préférés ?

Cela dépend de mon humeur et de ce que je vais manger. Avec le fois gras par exemple, j’aime bien les vins de la vallée de la Loire. J’essaye de faire découvrir les vins du Canada car souvent on les néglige. La très belle région de L'Okanagan possède des vins extraordinaires. Comme je suis chef de département au campus  à côté de Dubaï, et sans ma famille restée au Canada, je ne bois pratiquement plus d’alcool sauf quand je suis avec des amis. J’aime prendre du vin avec parcimonie et équilibre sauf si c’est vraiment une grosse fête.  On dit que même boire avec modération ce n’est pas sans risque. Les études à ce sujet sont assez contradictoires. Je n’ai pas de recommandations chiffrées à faire si ce n’est celles déjà connues. C’est un message que doivent lancer les médecins : il est très difficile d’interdire car si on interdit on passe peut-être à côté de quelque chose  mais en même temps, il faut établir la limite très clairement…

 

Agnès Figueras-Lenattier

Emmanuel Stip

Vin et psychiatrie

 

dimanche, 01 août 2021

Docteur Caroline Agostini

photo journaliste.pngCaroline Agostini psychiatre au sein de l'établissement public de santé mentale, assure la présidence depuis 5 ans  de « Sport en tête «  organisme qui regroupe les associations sportives des établissements psychiatriques et des structures médicosociales.  Avec pour but de promouvoir le sport comme outil de soin en complément du traitement chimique. Caroline Agostini souhaite faire perdurer cette promotion de l’activité physique en santé mentale en faisant prendre conscience de son importance et en élaborant des projets de soin pour les patients.

 

Vous êtes présidente de « Sport en tête. ». Qu’est-ce exactement.

« Sport en tête » regroupe plus de 300 établissements à la fois médico sociaux et HP, avec aussi la Suisse, la Belgique, le Luxembourg. Certains m’ont fait venir, je suis allée à Marseille, Paris, en Bretagne. J’essaye quand les soignants m’appellent de valoriser tout cet aspect soin par le sport. On fait des assemblées générales et l’on peut rencontrer tous les soignants des hôpitaux de France. Récemment un soignant m’a dit : « Notre direction n’est pas du tout sensibilisée à cet aspect sportif, comment pouvez-vous nous aider. ? » Je suis assez ouverte et disponible pour aider et expliquer comment cela fonctionne. C’est juste un problème d’organisation… Actuellement « Sport en Tête » organise différents séjours thérapeutiques, un séjour ski, un séjour randonnée en Sologne, deux séjours multi sport dans le Sud de la France et le séjour voile en tête qui organise une régate. Généralement, à peu près 160 patients se regroupent sur l’eau pendant une semaine et vivent 24h/ 24 sur un habitable avec deux soignants et un skipper professionnel. La 1ère édition s’est déroulée en 1992 et après ont eu lieu des interventions dans des congrès et autres. 

 

A Caen avec la naissance du sport sur ordonnance plusieurs pathologies (troubles articulaires, diabète, obésité infantile) ont été mises en place dont la psychiatrie !

Depuis une dizaine d’années, j’ai commencé à développer l’activité physique en santé mentale au niveau de l’hôpital en lien avec la ville et nous sommes les pionniers en matière de psychiatrie. Un soignant et un éducateur sportif participaient aux activités mises en place.  Lorsque la nouvelle municipalité a décidé d’instaurer le sport sur ordonnance, ils ont fait appel à nous étant donné que l’on travaillait déjà ensemble et que cette collaboration fonctionnait bien. Ce sont à la fois des médecins généralistes et des psychiatres qui prescrivent. Une fois que le patient est stabilisé et qu’il sort de l’hôpital, il peut accéder au sport sur ordonnance. L’idée c’est qu’une fois sorti, le sport fasse partie de son quotidien. Qu’il intègre un club de la ville tout en étant accompagné ou bien directement en lien avec nous. Mais si l’on sent que le patient a encore besoin d’être soutenu, on passe par le tremplin du sport sur ordonnance. Et inversement si en ville, ils ont des patients qu’ils estiment un peu trop fragiles, ils nous les renvoient.

 

                                Un matériel sportif  très adapté

On a la chance d’avoir un gymnase à l’intérieur de l’hôpital et à notre disposition plusieurs structures de la ville de Caen. Une salle de gym avec un éducateur, un vélodrome avec un formateur, une piscine. Nous avons entre 18 à 20 activités par semaine à proposer et les clubs privés de la ville viennent vers nous. On a eu un cycle zumba qui a très bien fonctionné et les patients nous demandent de le refaire.   Egalement au programme un cycle marche nordique animé par un éducateur du Caen Athlétique Club.  Il existe un véritable échange entre la ville de Caen et l’établissement public de santé mentale l’EPSM.  

 ,

Comment avez-vous eu l’idée de concilier sport et psychiatrie ?

Lorsque l’on se dépense physiquement, on se sent mieux et je m’étais dit que mes patients pouvaient tout à fait se situer dans cette logique là. En les voyant assis sur une chaise à regarder le temps qui passe, à prendre du poids avec les neuroleptiques, être atteints de syndromes métaboliques, je souhaitais vivement trouver les moyens de mettre en place des exercices physiques. Etant donné leur sédentarité, leurs facteurs de risque cardio-vasculaire, nos patients ont une durée de vie de 15 à 20 ans de moins que la population générale. Il fallait trouver un palliatif à cette mortalité prématurée. 

 

Certains patients doivent sûrement rechigner à faire du sport ?

Oui, mais notre intérêt à nous c’est d’arriver à les persuader, avec un entretien et une recherche commune de notion de plaisir sportif éprouvé dans leur enfance. Même un patient non sportif, il est possible de le faire bouger. On va le faire marcher, lui fixer des objectifs très simples au début, lui redonner confiance en lui, et lui faire prendre conscience petit à petit qu’il fait déjà de l’activité physique quand par exemple, il ouvre ses volets. Lui enlever les idées erronées et oublier la recherche de performance. On peut aussi le motiver en disant « Vous venez à la consultation, vous vous arrêtez à l’arrêt de bus précédent et vous finissez à pied. On commence tout doucement et puis petit à petit on augmente l’intensité pour arriver à ce qu’il fasse du vélo, du tennis. Certains patients à la recherche de compétition viennent uniquement lorsque l’on organise des tournois ou des séjours.  On essaye d’organiser des séances 2 fois par semaine minimum. Après, si le patient est demandeur, on augmente.

           

             Des possibilités de réduire les traitements

 

On essaye de mettre en place les 150 mn recommandées de façon hebdomadaire. Si le patient n’est pas stabilisé, on s’en occupe pareillement. Mais on ne va pas le faire sortir tout de suite à l’extérieur. Ill vient dans le service et l’on met en place dès le premier jour des activités très courtes au départ de manière individuelle. On a des médecins somaticiens  qui nous font un certificat de non contre-indication et les patients démarrent tout de suite. On fait des évaluations individuelles avant de les intégrer à un groupe et des plaquettes leur expliquent bien les choses. Je suis en train de travailler avec la haute autorité de santé pour faire des fiches patients, afin de se rendre compte des bienfaits à long terme de l’activité physique. Des initiatives peuvent être prises au niveau des anxiolytiques avec réduction mais pas de manière systématique. C’est au cas par cas. En tout cas après des séjours comme la voile, on a vu des patients ne plus prendre de médicaments pour dormir…

 

Existe-t-il une complémentarité au niveau du cerveau entre sport et médicaments ?

L’activité physique qui donne cette sensation de bien-être et qui englobe une sécrétion d’endorphines et de sérotonine implique une diminution des syndromes dépressifs, du stress avec moins de sécrétion de cortisol, et une amélioration de la qualité du sommeil. Les antidépresseurs par exemple augmentent également la sécrétion de sérotonine. Mais avec l’activité physique, cela se déroule de façon physiologique. En fait, d’après les études en cours, des effets immunologiques entraîneraient ces résultats. Depuis 5,6 ans beaucoup d’informations circulent sur les recherches concernant l’activité physique, les recommandations, les effets immédiats, à long terme et sur ce qui se passe au niveau biologique, neurologique. On s’aperçoit qu’il existe une diminution de la neuro-inflammation avec une amélioration de la plasticité cérébrale jouant sur la mémoire et un effet protecteur sur les maladies neuro dégénératives. Au long cours, cela prévient également les risques de rechute d’un syndrome dépressif. Important aussi pour éliminer les médicaments avec une augmentation de la fréquence cardiaque respiratoire.

 

Y a-t-il des pathologies où le sport joue plus que pour d’autres ?

Non c’est pour tout le monde pareil. L’idée c’est que ça reste dans les habitudes de vie et que ce soit un plaisir. C’est vraiment important car si le patient vit l’activité physique comme une contrainte, l’impact sur la santé mentale sera réduit avec risque d’abandon. Or pour que ce soit efficace, il faut une régularité. C’est surtout le degré d’intensité qui compte. Et bien évidemment, on ne va pas faire faire un sport de combat à une personne agressive qui décompense. Un patient suicidaire ne va pas faire de l’escalade ou du parachutisme. On adapte également l’intensité à l’antériorité de la pratique des patients.  J’en ai vu qui arrivent complètement pragmatiques, la raquette qui traîne en disant « Qu’est-ce que je fais là ? Or, une fois qu’ils sont sur le terrain, qu’il se mettent à jouer au badminton ; ce ne sont plus du tout les mêmes personnes. Je me disais « Ils ne vont pas revenir », et bien si. Mais un accompagnement est nécessaire. C’est ce sur quoi l'on insiste lorsque d’autres hôpitaux nous appellent pour savoir un peu comment se structurer et mettre en place des activités physiques.  Avec un duo soignant et éducateur sportif diplômés. C’est très valorisant qu’une personne qui ne soit pas dans le milieu soignant s’intéresse à la situation et l’intervention d’un soignant est très sécurisante pour l’éducateur sportif et pour le patient... Souvent l’argument qui revient pour éviter de bouger c’est « Vous avez vu le traitement que j’ai « et je leur dis « On va essayer, vous allez voir que cela n’aura pas d’impact ». Une fois qu’ils sont accompagnés, mobilisés, je peux vous dire que je n’entends plus cette excuse. Si des patients arrêtent et rechutent, ce n’est pas grave, je ne lâche pas l’affaire. On a un gros travail de phoning avec les soignants de façon hebdomadaire, on fait un point et quand on a appelé deux fois un malade et qu’il ne vient pas un mail est adressé aux confrères en disant « attention, il décroche, il faut nous le renvoyer, que l’on fasse le point avec lui »…

 

Pour moins fumer et ne pas trop grossir,  "bouger" a aussi son efficacité !

Oui, cela joue justement sur les risques de facteurs cardio-vasculaires. Comme nos patients fument beaucoup, effectivement c’est aussi un argument de dire «  Faites de l’activité physique » et l'on essaye par la même occasion de diminuer un peu le tabac. Je ne leur dis pas « arrêtez tout de suite « avec le côté rabat-joie, je ne suis pas là pour ça, mais par contre j’arrive à leur faire accepter d’oublier la cigarette pendant la séance. C’est une de moins, et comme une petite victoire. Tout est bon pour encourager le patient. Je ne leur dis pas « Vous allez perdre du poids car on s’est aperçu qu’ils viennent  faire du sport pour perdre des kilos ».  Je leur explique qu’ils ne vont pas maigrir dans la semaine, que cella ne fonctionne pas ainsi mais qu’ils vont se raffermir. Et dans un 2ème temps on fait une enquête nutritionnelle. Souvent mes patients viennent avec deux bouteilles de coca dans leur sac et on je leur explique qu’avant de faire du sport pour perdre du poids, il faudrait déjà revoir leur alimentation et tout ce qui gravite autour.… On fait un état des lieux, on parle des repas qu’ils doivent faire, ne pas faire. En fait, les neuroleptiques provoquent une appétence pour le sucre et on leur explique. On essaye d’être acteur aussi des soins…

 

Comment gérez-vous le Covid ?

Durant les confinements, je me suis battue pour laisser le service ouvert. On a adapté nos pratiques pour que les patients essentiellement hospitalisés puissent en bénéficier puisqu’en ville tout était fermé. Cela avait lieu tous les jours et  ce fut très bénéfique au sein des services…

 

Que souhaitez-vous comme améliorations ?

Dans les hôpitaux, la priorité n’est pas l’activité physique et il faudrait que cette notion de soin rentre dans les moeurs. Mais au niveau de la faculté les jeunes médecins en entendent parler. Et puis la Haute Autorité de santé est en train de travailler dessus. C’est maintenant reconnu et lors de l’interrogatoire on va de plus en plus demander au patient s’il fait du sport au même titre que s’il boit ou fume…

 

Agnès Figueras-Lenattier

13:08 Publié dans Interviews | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 13 juillet 2021

Geraud Benech

" la chute"," chirac" spectacles en cours" La chute", " Chirac" spectacles en cours" La chute", " Chirac" spectacles en coursOrganiste, co-auteur, metteur en scène, Gérard Benech a adapté et mis en scène deux spectacles en cours en ce moment au théâtre de la Contrescarpe. L’un est basé sur le livre de Camus «  La chute » et l’autre évoque la personnalité de Chirac. Dans cet entretien, il explique sa manière de travailler…

 

 Vous dites préférez chercher la théâtralité dans un texte plutôt que de mettre en scène un écrit déjà crée pour le théâtre. Qu’est-ce qui vous a paru digne de théâtralité  dans «  La chute » de Camus ?

L’on trouve forcément quelque chose de l’ordre du théâtre dans ce personnage de Jean Baptiste Clamence qui s’adresse à cet autre que l’on ne voit pas mais qui dialogue avec lui. Même s’il a vraiment la main sur ce dialogue, le texte fait vraiment exister cet autre. Ce point de départ dramaturgique me semblait très intéressant théâtralement pour le spectateur. De plus, cela ne ressemble en rien  à ce que Camus a pu écrire pour le théâtre qui bien que formidable est très inscrit formellement dans son temps. M’approprier un texte comme « La chute » me donne davantage de liberté car je peux réellement  construire une dramaturgie autour…

 

Comment s’est déroulée l’adaptation ?
Elle s’est faite avec Stanislas de la Touche, comédien de la pièce avec qui je travaille depuis 12 ans. On conçoit les spectacles ensemble, c’est un vrai partenariat. Auparavant, l’ on a construit des spectacles autour de Ferdinand Céline , Albert Camus, Maurice Genevoix.  Pour « La chute », l’on s’est basé sur une adaptation que Stanislas de la Touche avait interprété d’après une autre mise en scène en conservant le principe  des 6 journées qui composent le texte. Parfois celui-ci est  très discursif et lui rendre un rythme a  fait partie de notre travail. On a fait en sorte de privilégier ce qui est davantage porteur d’action plutôt que de la pure réflexion théorique. La vision de Camus qui fait naître l’ironie du personnage est très marquante, très actuelle et très intéressante à faire résonner actuellement. Comme un regard désabusé sur le monde mais écrit avec élégance et sans amertume. A la fin, Jean-Baptiste Clamence plonge dans une forme de folie et devient un homme  revenu de tout qui rit et qui nous le fait partager sur un mode ironique.

 

 

Le texte de Camus est-il totalement respecté ?

On a voulu garder le texte dans l’ordre à part ce récit du pont que l’on retrouve à plusieurs endroits du texte et qui selon moi constitue le noyau dur du spectacle. Je l’ai mis au début, et je le remets plus tard pour montrer que c’est vraiment le point d’appui. Mon idée était à travers ce récit fondateur de la problématique du personnage, de construire un individu au profil d’exilé, un peu décadent qui règle une affaire personnelle autour de cette histoire dont il est victime et qui déclenche tout.  Se profile une espèce d’auto-analyse, d’introspection par le biais d’accessoires comme un magnétophone et une machine à écrire. L’auteur écrit l’histoire et en même temps la raconte. Il règne une sorte de parallèle, un va et vient entre ce qui pourrait représenter ce bar situé à Amsterdam représenté par univers sonore d’un côté et un univers visuel de l’autre qui représente l’intimité de sa petite chambre. Des bruits de porte se font entendre et j’ai essayé d’imaginer un lieu dans lequel il revient doté de cette volonté de creuser cette histoire qui lui est arrivée.

 

On sent une progression  jusqu’à la présence  d’une certaine folie !

Oui mais cette folie est assez mystérieuse, peu classique et ne ressemble pas à un état de folie que l’ on peut observer habituellement  dans certaines pièces. Ce sont plus des accès de folie  qui constituent ce que Camus  appelle «  La chute ». Lorsque la chute survient le matin et qu’il erre avec l’impression de régner sur le monde, quelque chose qui dépasse la normalité se met en place. Il est habité par une espèce d’épiphanie, mais on comprend que passé ce moment là, il va revenir à ce qu’il est véritablement . On a essayé de représenter cet état par vagues avec un certain lâcher-prise, une certaine folie et un retour à la normale. En fait, selon moi tout est contrôlé…

 

Dans ce spectacle, il existe  un gros travail sur le corps !

Oui c’est important pour ce comédien qui aime beaucoup aborder tous les rôles du point de vue du corps, du physique. Il a été formé au théâtre physique et pour lui c’est primordial de ressentir le texte à travers l’énergie du corps. Je trouve d’ailleurs cela assez juste s’agissant du personnage tel qu’il se décrit souvent c’est-à-dire comme un danseur. Et puis c’est Camus, "le danseur". Quelqu’un qui est dans le sport, la danse, la séduction. Dans ce sens là, c’est un peu l’anti-Sartre. Il assume son corps, en jouit. Le personnage est donc le reflet de la personnalité de Camus et se décrit lui-même comme un ex séducteur, un homme qui possède les preuves de ce qu’il avance. C’est ce sur quoi nous avons voulu insister…

 

Vous avez  recours à beaucoup d’accessoires ?

Comme je l’ai dit le magnétophone et la machine à écrire sont là pour raconter ce travail d’introspection racontée visuellement et aussi gestuellement. Mettre sous différentes formes cette expérience avant qu’elle ne devienne un texte nous a paru important. C’est un souvenir, une parole qui devient une parole enregistrée, un texte tapé que l’on réécoute, que l’on enregistre. Le miroir a un rôle un peu différent.. Il raconte aussi cette 2ème dimension, celle de la folie du personnage, ce dédoublement. Le personnage se regarde au début pendant un bon moment. Un moment de surprise se profile lorsque l’image apparaît progressivement dans le miroir. C’est vraiment l’idée de son inconscient qui se matérialise derrière lui, ce personnage moqueur, errant. Une sorte de conscience sans morale juste là pour rire encore plus fort que ce dont il rit lui-même. Quant au mannequin, il signifie l’image de cette femme habillée en noir qui porte son propre deuil.  Elle est  là pendant le spectacle comme une espèce de statue qui se rappelle au bon souvenir de cet homme qui n’a rien fait pour la sauver…  A la fin, il va vers elle à nouveau avec ce dernier rappel de la scène du pont.

 

La musique est très présente !

Avant l’ouverture du « Hollandais volant » de Wagner, on trouve l’histoire de la Hollande, du navire. Une belle illustration thématique à laquelle il  me plaisait bien de penser . Existe aussi cette puissance épique contenue dans cette ouverture évoquant le retour de cette vision du point noir sur la mer, cette culpabilité qui le poursuit. Je trouvais que cette musique méritait de porter tout le lyrisme contenu dans ce texte. On entend aussi des musiques que j’ai créées moi-même, des effets sonores très contemporains. Et puis des emprunts musicaux avec « Le tombeau des regrets » de Sainte Colombe et  la viole de gambe. Puis pour finir «  Les pas sur le neige » de Debussy. Je mets du son dans tous mes spectacles. Pas forcément de la musique en tant que telle mais des bruits. Dans le dernier spectacle que j’avais fait sur Céline, j’ai utilisé « Les vexations «  de Satie comme un leit motiv qui revient. Avec une bande son très chargée mais réaliste sur l’univers de la maison de Céline. Les danseuses en haut, les chiens qui aboient...

 

Lorsque vous avez adapté le film de Ken Loach " Moi, Daniel Blaké" avez-vous mis aussi beaucoup de musique ?
Il y a effectivement une très belle pièce de violon celtique irlandais très mélancolique à un moment donné qui revient. A un certain moment,  émanait vraiment une sorte de bulle de mélancolie et je trouvais cette musique très adaptée.Mais c’est moins musical comme ambiance. J’ai voulu rester assez fidèle à l’esprit du film. 

 

Pour «  Chriac » il y a aussi des bruits au début qui en quelque sorte amorcent le spectacle !

Il y a une bande son mais assez brève que j’ai réalisée dans le but de porter l’univers onirique.. Je pars de cette femme qui écoute au casque une musique de relaxation  avec des vagues, des cloches tibétaines et aussi de petits cailloux qui résonnent dans le vent et qui s’entrechoquent de manière aléatoire. Cela donne un univers sonore très lié à la méditation ; à ce genre de choses… J’aurais voulu en mettre plus mais je sentais que les comédiens ne le souhaitaient pas vraiment. J’ai donc essayé de tenir compte de leur désidérata.

 

Pourquoi Chirac ? A-t-il un côté théâtral selon vous ?

Nous ne sommes pas les seuls à avoir été attirés par le personnage et les politiques ont toujours fasciné. Toute la série des rois de Shakespeare sont des personnages politiques. Mais là c’est une façon d’aborder autrement l'homme non pas par la puissance du personnage dans son histoire mais par une sorte de subterfuge où on le retrouve après sa mort. L’idée est partie de Dominique Gosset mon co-auteur directeur du théâtre de la Contrescarpe et producteur du spectacle. Il est venu me voir et m’a dit sans avoir d’idée vraiment précise « Je veux faire un spectacle sur Chirac, je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant à faire. » On a réfléchi, on a lu beaucoup de biographies, on a écouté de nombreuses interviews, notamment les cérémonies de vœux, les discours, les reportages sur lui.  On a également parcouru les renseignements fournis par les deux personnes qui l’ont approché de la manière la plus intime Jean-Louis Debré et Jean-Luc Barré. Notre souhait était d’approcher Chirac par le bout un peu plus secret du personnage en essayant de percer ce qui se cache derrière le masque. Il a quelque chose de théâtral dans sa façon de s’exprimer, de se mouvoir. L’écriture du texte a été très longue 2 ans. On a fait 14 versions et on a vraiment peaufiné puisque le COVID nous en a laissé le temps. On a remis en cause beaucoup de choses à un certain moment.  On s’est dit que l’on n’était pas sur la bonne voie, on a refait autrement pour finalement parvenir à une version qui nous a plu.

 

Y a-t-il selon vous  quelque chose chez Chirac qu’il n’y a pas chez les autres ?

Oui comme quelque chose de plus savoureux !... Il existe  ce rapport à l’inconscient collectif qu’il a déclenché peut-être malgré lui, et qu’il a entretenu habilement. Même si certaines personnes ont éprouvé de la haine à son égard, beaucoup d’autres ont éprouvé une véritable affection pour lui. Il rappelle un peu le personnage du roi dans l’ancien régime. Des personnes pour qui le peuple avait parfois une haine violente mais souvent aussi une sorte d’attachement car il les représentait. Quand j’ai commencé à travailler avec Dominique Gosset, je lui ai dit que Chirac me faisait penser à Henri IV. Le bravache, l’homme politique avant le roi qui chargeait à la tête de ses troupes. C’est l’homme au long nez, la bonne chair, les bons vins, les femmes, le franc parler et la capacité de s’y prendre avec le peuple.

 

Avez-vous trouvé l’acteur facilement ?

On a cherché un peu car ce n’est pas évident de trouver un comédien qui incarne bien Chirac. Marc  Choupart a commencé assez jeune sa carrière à la Comédie française avec J.Pierre Vincent. Il vient du théâtre subventionné que je connais bien. J’ai souvent travaillé avec des acteurs de ce monde là avant de travailler avec ceux venant du privé. Il existe une grande exigence par rapport au travail et pour moi ce qui est primordial c’est d’avoir un comédien disponible pour aller au fond  du travail de direction du jeu. Pour ce spectacle, on y a vraiment passé des heures, avec un vrai plaisir celui de comprendre qui était Chirac du point de vue du maniement de la langue. Comment il parle, quel rythme il emploie, comment il chante la langue. Le texte existe aussi avec les trous. C’est-à-dire dans les silences, les commentaires, dans l’écoute des uns et des autres. On a vraiment fait un travail de partition, et l’on a toujours voulu entendre Chirac le dire. On entendait sa voix, ses silences, son ironie, ses commentaires à peine perceptibles . Tout était déjà dans le texte. Une fois que l’on tient la langue on tient le personnage. Au moyen d’accessoires on a vraiment transformé le personnage. Il porte une perruque faite d’après des photos de Chirac par un des perruquiers de la comédie française, et les lunettes ont été prêtées par la maison Bonnet où se ravitaillait Chirac. Le personnel a été délicieux et ravi de participer à cette aventure. Je pense qu’il y a des moments où l’on a l’impression d’être en face de Chirac et j’aime beaucoup ce trouble. Si je le fais c’est d’abord pour m’impressionner personnellement, pour me donner cette émotion du trouble. J’ai une saine naïveté de spectateur d’enfant se laissant happer par l’illusion du théâtre. Cela me plaît beaucoup et j’aime profondément jouer avec cette technique.

                     Une manière différente de procéder avec les deux comédiens :

Quant à l’actrice Fabienne Galloux, elle est arrivée beaucoup plus tard car elle a remplacé l’actrice initiale. Elle vient du privé et du boulevard et la manière de la diriger était totalement différente. Il a fallu l’inciter à ralentir, à chercher les émotions, une fragilité car généralement les comédiens de boulevard fonctionnent sur une énergie. Mais c’est une comédienne vraiment brillante qui donne bien satisfaction quand elle a compris ce qu’on lui demande. Dans la pièce, c’est un personnage un peu polymorphe car à certains moments elle se transforme en psychanalyste, puis en journaliste par certaines questions où elle titille l’homme politique.  On a imaginé quelqu’un qui sans doute a été séduite par cet homme et peut-être comme une femme à un moment donné en quête d’une figure paternelle. Qui dans son rêve imagine que Chirac pourrait être son père.

 

 

Il existe aussi un travail intéressant sur l'éclairage!

C’est un travail qui tient compte de ces petits lieux qui accueillent un certain nombre de spectacles à la suite et qui n’ont pas un nombre de lignes de lumières très importants.  Il faut donc se montrer d’autant plus débrouillard pour éclairer. Pour «  La chute » j’ai vraiment voulu trouver des lumières. Mais pas des lumières de face ou de pleins feux et je veux montrer le plateau le moins possible. J’essaye d’éclairer les comédiens, les objets, de désigner certaines zones mais un plein feu sur le plateau je n’ai jamais fait, je ne peux pas. Pour moi c’est un processus qui dépoétise tout car on montre le théâtre. Or si on le voit  tel qu’il est dans sa réalité, on ne peut pas rêver.  Il faut le voir dans son illusion et la lumière aide beaucoup. Pour le décor, on a 2 fauteuils et une chaise prêtés par le Sénat. L’idée c’était vraiment d’être dans un jardin public. Le reste de ce qui est projeté ce sont des panneaux réfléchissants avec une vision un peu trouble, un peu déformée des images et des comédiens.  Avec selon l’endroit où l’on est placé un regard un peu différent... On entre dans le rêve, c’est la dramaturgie de cette pièce là. Les films projetés ont été réalisés à partir de photos dont on a essayé d’optimiser l’aspect onirique… Elles sont de Romain Veillon un des meilleurs photographes selon moi du mouvement Urbex.  

 

Vous considérez-vous comme un metteur en scène plutôt directif ou au contraire qui laisse plutôt libre le comédien ?

Je pense que je suis très accompagnant et je pars toujours du comédien. Je ne fais pas jouer du saxophone à une clarinette. Je pars du comédien, de ce qu’il est physiquement, vocalement et puis aussi du matériau que l’on travaille, du texte, du personnage et j’accompagne le comédien au plus près. J’ai une idée très précise de la manière dont la langue doit sonner ; c’est mon oreille musicale. Et j’essaye de m’en servir sans contrainte ; Mon plaisir c’est la création en équipe sans les relations de pouvoir. Parfois, je prends des décisions, parfois j’argumente, mais c’est vraiment un travail en relation avec la personnalité du comédien que j’aime réaliser…

 

Agnès Figueras-Lenattier

 

jeudi, 08 juillet 2021

Françis Huster

La différence entre le jeu au théâtre et le jeu au cinéma :

 

Vous avez fait une formation avec René Simon et Antoine Vitez. Que vous ont-ils appris ?

René Simon qu’on appelait «Le patron», m’a enseigné l’audace et l’insolence, en fonction des valeurs humaines du texte lorsque j’avais un rôle à interpréter. Il m’a appris aussi en dehors de ce côté rebelle à avoir confiance. A n’écouter que ce que mon instinct me commandait de faire. Antoine Vitez m’a appris à refuser les acquis, à remettre en question toutes les références théâtrales. Celles-ci ont d’ailleurs contribué pour pas mal de mes camarades à cette époque-là à les paralyser. Et à faire rater leur carrière. À force de se sentir fils de Jouvet, de Vilar, de Barrault ou de Dux, on en arrivait à oublier qu’il fallait réinventer ce métier à chaque génération. Antoine Vitez a été une sorte de Che Gevara du théâtre avec ce que cela peut comporter de danger mais en même temps d’audace. Il se trouve que le triangle entre Simon, Vitez et Florent a représenté le coup de chance de ma vie car Florent pour sa part m’a enseigné à travailler avec les autres. C’est d’ailleurs l’intérêt majeur que je vois à suivre des cours d’art dramatique : savoir apprendre à travailler avec les autres.

 

Et le cinéma est-ce que cela s’apprend ?

Le problème du cinéma c’est exactement le même que celui du football. Dans les années 50 chaque joueur sur le terrain avait sa place. Les arrières jouaient à l’arrière et ne dépassaient jamais la ligne médiane. Les demi-centres étaient au milieu du terrain et n’allaient jamais attaquer. Quant aux attaquants, ils ne revenaient jamais défendre. C’était les grandes années du football brésilien de Pelé et du football français de Coppa et Fontaine. Et puis le football a évolué. Tout d’un coup dans les années Emilio Ferrera, le catenaccio italien a décidé que tout le monde allait au contraire comme dans un jeu d'échec, défendre avec les noirs et attaquer avec les blancs. Ce sont des matches de foot qui se terminaient souvent par le score de 1/0. Des matches très longs qui ont porté haut le football italien, mais qui ont tué un certain sens du football. Ensuite, s’est opérée une totale évolution. Toute l’équipe s’est mise à défendre où à attaquer. On a vu alors pour la première fois des arrières marquer des buts, des demi-centres aller à l’attaque, des avant-centres défendre jusqu’à la ligne des buts. C’est le même principe au cinéma. À un moment donné et je pense notamment aux films de Marcel Carné, de Jean Renoir, de Duvivier, Clouzot, les techniciens imposaient le style du film aux metteurs en scène. Et les metteurs en scène avaient un dialoguiste qui sculptait des dialogues pour les acteurs (Audiard, Companeez ...).Les acteurs se retrouvaient donc dans une théâtralité avec une caméra, et avaient à dire des grands textes classiques. Ils venaient sur le plateau et des metteurs en scène comme Pagnol, Guitry dirigeaient plus la caméra que l’acteur. C’était là que résidait le problème. Et puis est arrivée la nouvelle vague. La caméra est devenue elle-même un acteur. Elle a fait partie de la narration assassinant le style Clouzot, et abolissant le directeur d’acteur dictateur. La caméra est devenue fluide et s’est presque mise à respirer en même temps que les acteurs. S’en est suivie une liberté de jeu avec les deux plus grands metteurs en scène de la nouvelle vague que sont Jean-Luc Godard et Claude Lelouch. Lelouch est derrière sa caméra, il nous dit le texte, on répète après lui et puis il efface sa voix. Ce changement a engendré comme pour le football le fait que tous les acteurs contribuent au film. Il n’y a plus la super star, les seconds rôles et les petits rôles. Le cinéma d’aujourd’hui comporte des films ronds où tous les rôles sont des rôles principaux.

 

Est-ce une bonne chose ?

Quand on est sur un plateau de cinéma, on passe par exemple trois quarts d’heure à préparer la lumière, trois quarts d’heure au maquillage pour préparer chaque acteur. Ensuite, on met les acteurs dans des loges ou des car-loges. Puis arrive l’assistant qui dit «C’est à vous». On nous emmène alors sur le plateau où les lumières et la caméra ont été préparées, et on nous annonce que l’on va tourner. Le metteur en scène commence à travailler avec les acteurs de la même façon que pour l’installation de la lumière et du travelling. Or les gens de l’équipe demandent «Combien de temps va t-on attendre avant que les acteurs soient prêts» ... Le metteur en scène sur un plateau de cinéma n’a donc pas le temps de faire travailler les acteurs. Or pour que l’on arrive à un cinéma révolutionnaire avec un jeu exceptionnel des acteurs, il faut des metteurs en scène qui puissent travailler tranquillement. Les techniciens doivent comprendre que diriger un acteur ne se fait ni la veille ni avant. Mais sur l’instant et au moment où l'on tourne. Si l'on a besoin de vingt minutes pour diriger une actrice qui n’a que deux lignes à dire, on doit prendre ce temps-là. On est battu dans tous les domaines par le cinéma américain, indien et chinois qui a tous les moyens pour permettre un tournage immense avec des effets spéciaux. Si nous voulons nous en sortir, nous, le cinéma européen, nous devons le faire sur la qualité de l’acteur. J’ai toujours considéré comme un véritable scandale qu’aucun acteur français n’ait jamais eu un oscar à Hollywood. Ni Raimu, ni Gabin, ni Belmondo, ni Delon rien. Je passe aussi sur des acteurs sublimes comme Mastroianni. La qualité des acteurs européens va venir de cette révolution qui va consister à ce que, pendant que les techniciens installent le travelling, la lumière, le metteur en scène travaille avec les acteurs. Il faut donc éduquer les acteurs à apprendre à travailler avec du bruit, avec des gens qui passent ...

 

 

Avez-vous des choses à reprocher au théâtre actuel ?

Oui c’est la conception cartésienne par rapport à des auteurs comme Beaumarchais, Musset, Racine, Corneille, Hugo. Il existe un raz de marée destiné à réinventer totalement ce théâtre là. Certaines mises en scène d’opéra sont sublimes, pourquoi n’y aurait-il pas le même phénomène vis-à-vis du théâtre classique. Je pense que la puissance du théâtre viendra du renouveau total du raz de marée de la mise en scène.

 

Et comment concevez-vous cette mise en scène ?

Comme ce que j’avais fait avec Richard II de Gloucester, mon adaptation de Richard III de Shakespeare. J’avais monté la pièce comme si c’était Onassis, Jacky Kennedy, lord Oswald, sans changer un mot de Shakespeare. J’avais même mis de la musique. Dominique Probst avait fait une partition extraordinaire, c’était Shakespeare. Il y avait des hélicoptères comme si c’était le Vietnam, des bandes-son extraordinaires et Deborah Warner était venue voir le spectacle avant de faire son film, lui aussi dérivé de Richard III. Un film dans la même lignée et qui était magnifique ...

 

Pour vous quelles sont les différences entre la mise en scène de théâtre et la mise en scène de cinéma ?

Une énorme différence. Comme entre la marine et l’armée de l’air. La mise en scène au cinéma consiste à placer la caméra, donc l’œil du spectateur, là où il peut suivre le fil rouge de l’histoire qui dure une heure trente. Et non pas à placer la caméra pour suivre ce que fait chaque personnage donc chaque acteur du film. Deux personnes sont en train de parler dans un café. Ce qui compte ce n’est pas ce que l’un et l’autre pensent, mais ce qu’ensemble ils nous racontent. Par exemple on voit Gary Cooper dans «Le train sifflera trois fois» aller chercher de l’aide. Il marche en avant et demande à son copain de venir combattre avec lui les bandits qui arrivent. La caméra est dans la grande rue par terre en travelling arrière et comme Fred Zinnemann passe la caméra en dessous, il nous mythifie Gary Cooper. Ceci nous aide à comprendre que Cooper aura beau marcher, jamais il n’aura ce qu’il veut. Si la caméra avait été au contraire dans son dos, on aurait été conscient qu’il aurait obtenu ce qu’il voulait. C’est cela la mise en scène au cinéma. Quand on a un scénario, il faut du début à la fin marquer le fil rouge. Deux personnes sont dans un café et n’ont rien à se dire. L’une sort et a envie de se suicider. Au lieu de faire un gros plan sur elle, on utilise un plan très large où elle est très petite. De cette façon le spectateur peut se dire «Tiens elle est complètement paumée dans cette ville». Et puis l’acting au cinéma, c’est de tout faire en tant qu’acteur pour ne pas jouer avec soi-même. Il ne faut jouer qu’avec celui qui est en face de soi ...

 

Au théâtre c’est le contraire !

Oui. Au théâtre, il faut dire aux gens qui sont dans la scène ce qu’on pense et ce qu’on sent. Quand un personnage se trouve sur une scène et qu’on ne sait pas ce qu’il pense, c’est foutu. C’est pour cette raison que le théâtre classique était si intelligent. Il comportait des monologues comme «Je pense ceci, je veux cela» ... Jouer au théâtre c’est presque être aveugle et sourd vis-à-vis de ce qui est en face de soi. En effet, quand on est deux sur scène, le spectateur passe de l’un à l’autre selon sa volonté. Dès qu’il a saisi ce que l’un ressent, il va sur l’autre. On doit donc jouer avec les autres au cinéma, et seul au théâtre. C’est d’ailleurs pour cela qu’au théâtre, on supporte un monologue. Le cinéma représente l’échange humain entre les gens. Quant à la mise en scène de théâtre, elle est très compliquée car il faut maîtriser comme avec un cheval les temps de galop, de trot de la pièce. Comme on n’a pas de montage, de retour en arrière, on est obligé de rythmer la représentation. Au théâtre, ce ne sont pas les décors, les costumes, la lumière, la direction d’acteur qui comptent, c’est le rythme. Ainsi si l'on va au théâtre, on se dit «C’est dommage il aurait joué deux fois plus vite le spectacle aurait été génial ou le contraire». Le metteur en scène est comme un chef d’orchestre qui se doit de donner le solfège de la pièce. Cette scène est jouée trop vite, celle-là trop lentement, ces deux scènes sont jouées au même rythme c’est une erreur, les silences sont trop importants, pas assez ... Un metteur en scène pourrait se dire «Je me fiche des décors, des costumes, des lumières chacun ses responsabilités. Moi je suis là au premier rang pour dire plus vite, moins vite, attend, plus fort, moins fort».

 

Comment cela se traduit-il au niveau du jeu des acteurs ?

Par deux possibilités. La première consiste à laisser les acteurs trouver eux-mêmes leur place. Puis tout d’un coup on leur dit «Cela est bien on le garde, là tu es bien tu me touches. Tu es très drôle, très juste». Tout vient de l’acteur et une espèce de puzzle se construit au fur et à mesure. Comme ç’est l’acteur qui décide, c’est extraordinaire car rien n’est faux. Dans la deuxième solution rien ne vient de l’acteur. C’est le metteur en scène qui joue tous les rôles et qui impose sa vision aux acteurs au mouvement près.

 

Et au cinéma ?

Au cinéma tu as confiance en ce que tu fais alors qu’au théâtre tu doutes. Plus tu doutes, plus tu es fort, alors qu’au cinéma tu dois être persuadé que tu es le rôle. Il n’existe pas de personnage au cinéma. C’est toi qui joues, c’est toi qu’on filme et tu peux te permettre de ne pas jouer. Je dirais qu’au théâtre on joue, et qu’au cinéma on ne joue pas. Il faut aller encore plus loin que Jouvet et dire, on ne joue pas au cinéma. Tout acteur qui devant une caméra joue, c’est insupportable ...

 

En fait, on peut très bien prendre quelqu’un dans la rue et lui demander de jouer son propre rôle !

Je pense qu’on doit prendre un acteur, et lui demander de jouer son propre rôle. Ce qui m’intéresse si on fait par exemple un remake de «La femme du boulanger» c’est de mettre Bacri à la place de Raimu pour qu’il fasse du Bacri dans du Bacri. Pour moi la grande force de Raimu, Brando, Belmondo, Delon c’est que dans toute une partie de leur carrière ils ont fait du Raimu, du Brando, du Belmondo, du Delon. Je ne crois absolument pas au personnage, c’est faux ...

 

Pour vous est-ce qu’un acteur de cinéma est forcément bon au théâtre et vice versa ?

J’ai eu l’expérience avec Alain Delon dans «Variations énigmatiques», il était exceptionnel. On a fait complet du premier au dernier jour et à chaque représentation, Delon revivait. C’était comme si, à chaque fois, c’était la première fois qu’il jouait. Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir un personnage devant moi, j’ai eu l’impression d’un Delon pleurant, s’asseyant, criant, murmurant, souffrant. C’est pour cette raison que ce fut une grande réussite. Pour moi il n’y a pas des acteurs au cinéma et des comédiens au théâtre. Il y a des acteurs qui ont conscience dans leur personnalité qu’ils sont comme un instrument qui ne pourrait pas se changer. Tu es un violon, tu ne vas pas te changer en contrebasse, tu restes tel quel et c’est ton cœur qui parle. Si un acteur ne correspond pas physiquement au texte qui est comme une partition, comme un violon, il n’a rien à faire dans la pièce. Par exemple distribuer Delon dans « Antoine et Cléopâtre » ou dans «Qui a peur de Virginia Woolf» oui. Dans «Roméo et Juliette» certainement pas même quand il avait vingt ans. C’est plus pour Sami Frey ...

 

Pourquoi ?

Il existe des acteurs dans la vie qui ont une fatalité en eux comme Delon, Tom Cruise. Et puis des êtres qui sont comme des insectes avec des épines et qui sont des teigneux. Comme Norton, De Niro, Auteuil, Balmer, Chesnais. Ce sont des êtres insociables. Ils rentrent dans une pièce, on ne les remarque pas, ils se fondent totalement. On est exactement comme des animaux : il y a des tigres, des lions, des reptiles, des insectes. Luchini par exemple c’est un aigle ; il se pose, s’en va, puis revient, puis il est dangereux ... Chacun fait partie d’un monde qui lui ressemble.

 

Qu’est-ce que peut ressentir un acteur de cinéma qui fait du théâtre ?

Un acteur de théâtre qui fait du cinéma se sent toujours un peu amoindri car le texte, la partition qu’il a à interpréter, n’a aucun rapport avec les partitions du théâtre. C’est comme si l'on comparait Mozart, Beethoven Mahler et les autres à Trenet, Aznavour, Brel, Ferré ... Brel, Ferré c’est magnifique, et il existe des films extraordinaires comme «La grande illusion». Mais l’interprète de Mahler se sent un petit peu frustré quand il interprète Brel. Au cinéma la plupart du temps, l’acteur de théâtre n’a pas une palette de jeu suffisamment forte, grande, sublime. Bien sûr, certains rôles sont sublimes au cinéma, mais si c’est un second rôle, l’acteur de théâtre est toujours frustré. Le problème, c’est que l’on ne peut pas dire que la plus grande cantatrice du monde est mieux qu’Edith Piaf. Quant à l’acteur de cinéma qui fait du théâtre il se dit «Mince, d’autres personnes sont sur scène et personne ne m’aide». C’est plus une histoire de camaraderie entre acteurs et une question d’arriver à se débrouiller tout seul. Trois personnes sont sur scène, et tout d’un coup le public se moque royalement de qui est à côté de soi. On sent huit cents personnes qui sont en train de vous regarder et de vous écouter, et tout doit partir de soi …

 

 Que doit-on faire de plus ou de moins côté jeu de l’acteur ?

C’est exactement ce que vous venez de dire. Au théâtre, cela se traduit par une intensité supérieure dans la justesse du sentiment. Et non pas au niveau du phrasé ni du travail sur le texte. Si on se plante dans la justesse du sentiment correspondant à la scène, c’est fichu. Au cinéma, ce n’est pas une question d’intensité. Au contraire c’est une question de justesse du naturel, du jeu. L’intensité du sentiment vient de la photo, suivant si elle est plus ou moins contrastée, plus ou moins dans les ombres. Si la lumière est sur un gros plan ou pas etc. On peut magnifier un acteur au cinéma et se servir de l’image avec le son. On peut baisser la voix, aller davantage dans les graves ...

 

Les artifices sont plus nombreux !

Appelons cela plutôt des surmultiplications de ce que l’on fait. Mais si on met une extraordinaire lumière sur quelqu’un qui n’est pas juste, cela n’ira pas. N’oublions pas qu’au cinéma on n’a jamais entendu la vraie voie de Gabin, de Raimu et des autres. Comme tout passe par un appareil, c’est la voix métallique que l’on a entendue. Si j’entends ma voix au cinéma, j’ai un petit recul en arrière. Elle est multipliée dans ses défauts comme dans ses qualités et c’est un fond qui n’a rien à voir avec moi. J’entends, comme j’entends au téléphone, la voix de quelqu’un. Je reconnais la voix de ma femme, de mes enfants mais ce n’est pas pareil. Au cinéma, comme tout est accentué si on joue juste au départ, c’est dix-mille fois juste. Et si on est mauvais c’est dix-mille fois mauvais ...

 

Le rôle du corps est-il plus important au théâtre ?

Probablement qu’il est plus important au théâtre mais qu’il est beaucoup plus dangereux au cinéma. En effet, si le corps est mort, on ne peut pas être juste. Le cinéma c’est un jeu d’échecs et on ne peut pas tricher à ce jeu. Au cinéma, où l'on est naturel ou on ne l’est pas. Le théâtre c’est du poker, il existe du bluff. On a les cartes en main. Si l'on joue Bérénice, on a des cartes sublimes, et on les abat au fur et à mesure de la pièce. On retient et on ne va pas jouer pendant une heure trente en se disant que l'on a une quinte flush. Mais en se disant que l'on joue Bérénice et que c’est un rôle sublime. On doit faire toute la pièce. C’est vraiment la comparaison exacte. On mise, on trompe le public. Les dix premières minutes, on peut penser que l'on joue de telle manière, et puis finalement jouer autrement. Mais certains acteurs, c’est terrible d’ailleurs, abattent leurs cartes tout de suite et jouent tout le rôle en cinq minutes. Et pendant toute la pièce ils font la même chose ...

 

Le poker est-ce plus excitant que les échecs pour vous ?

Au théâtre, c’est quelque chose de beaucoup plus chat et au cinéma, quelque chose de beaucoup plus chien. Au théâtre, les acteurs ronronnent, griffent, ils sont souples et caressent le public. Le théâtre, c’est de la séduction, le cinéma pas du tout. Le cinéma se fait naturellement, je mords, si cela ne vous plaît pas salut.

 

L’humeur avant de jouer est-elle plus importante au théâtre ou au cinéma ?

Au cinéma c’est de l’éjaculation précoce. Cela demande une telle intensité entre moteur et coupez que je conseille aux acteurs d’être complètement en dehors du rôle, avant moteur et coupez. Il est absolument impossible entre six heures du matin, moment où l'on se lève pour se rendre au tournage, et le moment où l’on tourne, d’être concentré pendant dix heures, pendant deux mois et d’être le rôle. Ou alors on est fou. Ce qui m’est un peu arrivé avec Jean Moulin. Il faut dire que j’étais tout seul sans famille en Tchéquie. J’allais à l’hôtel, je ne sortais jamais le soir et je me suis pris pour Jean Moulin pendant deux mois. Mais c’est beaucoup trop dangereux. Donc je crois qu’au cinéma, il faut être totalement relax comme le sont les sauteurs en hauteur. Ils sont décontractés puis tout d’un coup, on les voit se concentrer. Ils sautent et puis c’est fini. C’est pour cette raison que je parlais de l’armée de l’air, alors que le théâtre, c’est la marine. C’est un voyage où tu t’embarques avec toute une troupe et tu joues la pièce. On ne peut pas faire revenir en arrière le bateau puisque chaque jour de répétition, on continue. Alors qu’au cinéma on peut jeter. On jette, on recommence, on jette, on recommence. Le cinéma c’est un art coup de poing KO alors qu’au théâtre au contraire on cherche à rencontrer en soi-même le texte. C’est un travail de longue haleine, de mûrissement. Chaque jour on gagne un peu plus, on sculpte. Au cinéma quand on est mauvais on tousse, quand on est bon on crie. Les prises de cinéma représentent des cris successifs ...

 

Et au niveau fatigue physique ?

Je dirais que la fatigue physique se produit au théâtre, et la fatigue morale au cinéma. Au cinéma, on a la culpabilité de se dire tout le temps «Ce n’est pas bien ce que j’ai fait». Il existe toujours le fait de se dire «Je peux en refaire une». Au théâtre on n’entend jamais cela. On est convaincu que le metteur en scène veut quelque chose. Et une fois que l’on sait ce qu’il veut et que l’on arrive à le faire c’est fini. On ne se pose plus de questions. En fait, le cinéma, c’est l’art de se poser des questions, et le théâtre c’est l’art de donner des réponses. C’est ainsi que l’on voit la pièce, que l’on doit la jouer. Un point c’est tout.

 

Et le fait de jouer seul ?

Je crois que c’est une erreur de jouer seul, j’en ai toujours été persuadé. Le plus beau souvenir de ma vie c’est «La peste». Je l’ai joué six-cent-quatre-vingt-treize fois partout y compris à l’étranger. C’est un souvenir sublime et j’en suis fier. D’ailleurs au Musée Grévin, je suis dans le costume de «La peste». Mais jouer seul, c’est comparable à un peintre qui ferait un portrait de lui-même. Or la seule justification pour jouer seul comme un pianiste qui fait seul son récital, c’est pour des raisons d’une importance personnelle capitale. À savoir défendre un texte qui vous paraît d’une importance capitale du point de vue artistique ou politique. À ce moment là ce n’est plus une erreur, c’est un devoir.

 

Vous disiez qu’au théâtre il faut jouer seul mais lors d’un duo cela peut paraître étrange !

Non, quand un chanteur d’opéra chante en duo, il chante seul même si on entend l’autre. Il doit défendre sa partition et ne fait pas d’osmose. C’est brut de coffrage.

 

Au cinéma c’est donc le contraire !

Oui c’est un non jeu qui se traduit par une écoute. On doit simplement recevoir. C’est comme, si, en boxe, quand tu attaques, c’est le théâtre, et si tu défends, tu te protèges, c’est le cinéma. Les plus grands acteurs de cinéma ce sont ceux qui regardent, écoutent et renvoient la balle. Au cinéma, il faut des Borg, au théâtre des Mac Enroe ...

 

Que ressentez-vous lorsque vous jouez au théâtre et au cinéma en même temps ?

Je pense que ce n’est pas très malin car c’est comme si on n’avait plus d’élan quand la représentation du soir commence. Commencer à avoir un peu la trouille vers quatre heures constitue une nourriture de la vie quotidienne qui fait progresser sur scène. Or si pendant la journée on tourne au cinéma, la nourriture quotidienne est inexistante. Et puis quand on va se faire maquiller à cinq heures du matin pour un film, on n’a pas la concentration subtile nécessaire, et on ne prend pas les risques qu’il faut.

 

Vous avez le sentiment d’être moins performant !

Absolument. L’un après l’autre, mais pas les deux en même temps. C’est comme si on faisait un régime, et qu’en même temps on bouffait. C’est totalement contradictoire.

 

Vous avez écrit pour le cinéma et pour le théâtre. Quelles sont les différences ?

Au théâtre c’est l’auteur qui parle de A à Z à travers ses personnages. Il existe un ton, un style et tous les personnages parlent à la façon de l’auteur. Au cinéma c’est le contraire. Ce sont les personnages qui parlent, pas l’auteur. Et c’est difficile d’écrire un scénario de cinéma sans connaître les acteurs qui vont interpréter les rôles. La réussite des grands auteurs, c’est de penser déjà aux acteurs qui vont interpréter leur texte.

 

C’est ce que vous aviez fait pour « On a volé Charlie Spencer !

Non, mais c’est ce que j’ai fait pour le suivant. C’est ce que j’ai appris avec mon premier film ...

Agnès Figueras-Lenattier 

 

 

dimanche, 06 juin 2021

Patrick Flodrops

flodrops,jeu d'échecs,confessionsArbitre et juge-arbitre de tennis reconnu, Patrick Flodrops est le premier à être descendu de sa chaise pour juger une trace. Bon joueur de tennis, mais aussi d’échec, possédant 5,6 échiquiers chez lui, il s’exprime sur le sujet dans cet entretien.

 

Vous êtes un bon joueur d’échec. A quelle occasion avez-vous débuté dans ce jeu ?

J’ai commencé grâce à mon père comme presque tous les jeunes. Il m’a encouragé à essayer en m’affirmant que ce jeu était assez facile.  C’est vrai qu’au départ, déplacer les pièces n’est pas très compliqué. Mais par la suite, l’on s’aperçoit des difficultés, car il faut connaître beaucoup de choses. L’apprentissage est très long. Au tennis quelqu’un de doué arrive en trois mois à faire des échanges alors qu’aux échecs pas du tout. Si l’on bouge mal les pièces, on se fait massacrer. Vers 15,16 ans j’ai participé à des compétitions à droite à gauche, puis  j’ai complètement arrêté pour me tourner vers des jeux qui me faisaient davantage de bien comme le bridge ou le tennis. . A 50 ans, j’ai repris pour voir ce que ça pouvait donner. Je ne suis ni très fort, ni très mauvais. On peut m’assimiler à un classement 0 au tennis.

 

Quelle a été votre évolution ?

Je n’étais pas trop maladroit donc j’ai assez vite progressé. Je gagnais des tournois dans ma catégorie et je prenais beaucoup de plaisir à le faire.  J’ai été au Cap D’agde, à Rouen et je progressais, progressais. Jusqu’au moment où j’ai atteint mon plafond de verre c’est-à-dire le maximum de ce que je pouvais faire. On veut encore progresser, mais on ne peut plus. Je me suis rendu compte qu’il me fallait déployer un énorme effort pour encore améliorer mon niveau.  Le tennis s’est alors substitué aux échecs.

 

Que pouvez-vous dire sur votre niveau ?

Je connais le jeu, je peux en parler et dépasse le simple échiquier. Je suis au courant de l’histoire du jeu, des grands champions, suis bien impliqué dans cet univers, mais pour franchir un cap supplémentaire, il aurait fallu un investissement vraiment considérable. Au bout d’un moment, on se décourage. Les 100 meilleurs joueurs du monde sont assez seuls et ont peu d’amis et la plupart ont moins de 35 ans. Des coaches techniques   étudient les parties, les habitudes de l’adversaire. Mais les joueurs d’échecs ne vivent vraiment que pour ça.

 

Mais c’est valable pour le haut niveau de manière générale !

Oui, mais l’ambiance est plus ou moins joyeuse. Au tennis c’était plutôt plaisant et je me suis vraiment régalé pendant 23 ans. La vie d’arbitre ou de juge-arbitre est assez agréable tandis que les échecs se déroulent au sein d’un milieu très fermé. C’est un point sur lequel j’insiste mais les joueurs sont tellement passionnés qu’ils acceptent la situation…

 

Pourquoi parlez-vous de sports qui font du bien ? Les échecs ne sont pas dans ce cas là ?

Effectivement, ce n’est pas un sport très convivial et l’on se dit à peine bonjour. On tend la main sans regarder son adversaire, et pendant toute la partie on ne s’adresse pas un mot, on a le regard braqué sur l’échiquier. Une fois la partie finie c’est la même chose. Ce n’est pas fait pour les rapports sociaux, et de plus très peu de femmes jouent aux échecs. En France, on compte 150 grands maîtres internationaux (GMI) dont juste deux femmes qui mesurent 1M90 pour 80 kilos et qui ont une moustache.  Ceci tient au fait que le but du  jeu n’est pas de se distraire, ni de se détendre. Cela n’a d’ailleurs rien à voir avec la compétition car que ce soit au tennis ou au bridge on peut s’amuser ; aux échecs pas du tout. C’est  un jeu ingrat et assez rébarbatif. Ma mère à 85 ans jouait au bridge 2,3 fois par semaine et cela se passait super bien. Ce qui n’aurait jamais pu être  possible aux échecs. Mais  depuis 10 ans, nous avons un champion du monde d’échecs extrêmement charismatique. Un norvégien qui s’appelle Magnus Carlsen. 30 ans, beau, marié, sympa et qui parle volontiers à la presse et que je trouve génial.

 

Il déteint donc un peu par rapport aux autres !

Oui, même à la table. Lors d’une partie, l’on a droit à 5 minutes et on les gère comme l’on veut. Au bout de ce laps de temps assez court, si la partie n’est  ni gagnée  ni perdue, c’est terminé quoi qu’il arrive. Personnellement, j’aime les parties qui durent 10 minutes, mais certains font des parties de 2H30. Pour les championnats du monde, Magnus Carlsen prend son temps, ce qui stupéfie tout le monde. Il regarde en l’air, à droite, à gauche et commence à jouer. Il consomme déjà 30 secondes et c’est sympathique.  Il sourit aux gens qu’il reconnaît dans l’assistance ; il est exceptionnel. Contrairement au bridge qui s’est arrêté avec la pandémie, les  championnats d’échecs se multiplient sur Internet.

 

Vous dites qu’il n’y a pas de femmes. Pourtant il y a un championnat du monde féminin !

Oui, avec même une jeune femme très brillante Judith Polgar qui est bulgare. Elle est très forte et en plus elle est charmante. Mais sur les licenciés français à peu près 3% sont des femmes. Dans un club, c’est le désert côté féminin. La femme est plutôt au bar en train de servir un coca.

 

Votre femme joue t-elle ?  Et vos enfants ?

Ma femme et ma fille jamais. Elles ne voulaient pas entendre parler de ce jeu. .En revanche, avec mon fils , je joue  souvent. A 74 ans, j’ai des petits-enfants dont 3 garçons qui sont passionnés. Ce n’est pas moi qui les ai poussés mais eux qui ont vite éprouvé l’envie de jouer.  Mais mes deux petites filles se désintéressent complètement de cette activité.

 

C’est une activité qui exige des qualités pouvant servir dans la vie !

Absolument. Mais ce n’est pas l’intelligence qui prime même s’il ne faut pas être un âne absolu. Le meilleur joueur du monde n’est pas forcément quelqu’un d’extrêmement intelligent et s’il l’est c’est un hasard. En revanche, cela demande une concentration extrême et une vision esthétique de la position des pièces sur l’échiquier. Le très bon joueur se dit « Est-ce que mes pièces sont dans une bonne position ou est-ce que c’est nébuleux ? Il faut que ce soit clair et bien présenté. Cela fait partie des douze premiers coups qui consistent à a assembler les pièces de manière esthétique

 

En quoi l’esthétique joue t-elle contre l’adversaire ?
Le fait de bien disposer ses pièces sur l’échiquier donne une meilleure vision pour la suite. Chaque pièce a une efficacité et le joueur moyen n’en est pas vraiment conscient alors que le bon joueur est gêné si l’harmonie n’est pas respectée.

 

Après se met en place une stratégie !

Oui, mais avant tout c’est une question de concentration, et il ne faut pas se faire bouffer inutilement un cheval. Il faut bien observer et anticiper les éventuelles menaces de l’adversaire et faire très attention. Le distrait ne joue pas bien. Le  joueur de tennis champion de France juniors Denis Grozdanovitch par exemple, possédait un bon niveau et toutes les qualités pour réussir, mais il était parfois un peu ailleurs, un peu artiste et par moments il se prenait une banane sans comprendre pourquoi.  Il existe trois phases : les douze premiers coups, le milieu de partie où grâce à une bonne esthétique, on met en place une tactique afin de menacer le roi à terme et la fin de partie qui réclame un très gros travail. Il reste alors peu de pièces et il faut savoir aller au bout sans perdre la face. C’est assez difficile…

 

Avez-vous joué contre Denis Grozdanovitch ?

Oui souvent. Il était prof de tennis au TC16 club de tennis dont j’ai été président, et parmi les activités proposées, il y avait des échecs. Pour comparer avec le tennis, il avait à peu près le niveau d’un -4/6. Je perdais dans 60% des cas.

 

Et au tennis ?

Je l’ai souvent affronté vers l’âge de 40,50 ans, ce n’était plus le grand Grozdanovitch. Ses petites finesses marchaient moins bien, et il était plus facile à aborder. Il s’en fichait un peu. Mais il était très fort. Il lobait quand il fallait et faisait tout d’un coup une amortie sans que l’on comprenne  d’où elle venait. Il était doué.

 

Les différences et les similitudes entre le combat aux échecs et le combat tennistique ?

La grande différence c’est qu’au tennis, il faut courir, se dépenser, aller chercher la balle alors qu’au échecs c’est totalement cérébral. Je ressentais qu’au tennis contre Grozdanovitch, je pouvais gagner plus que perdre car je courais partout. . Contre lui, les parties longues je perdais toujours . Il avait le temps de réfléchir. Mais les parties courtes, j’arrivais à le battre.

 

Comment se passe un tournoi d’échec en compétition ?
Prenons par exemple le très grand tournoi du Cap d’Agde. D’abord on s’inscrit, on décline son classement comme au tennis, on donne son numéro de licence et puis on se présente à l’heure demandée dans une grande contenant une centaine d’échiquiers. On s’assied par exemple à l’échiquier n°96 et l’on se retrouve en face d’un individu que l’on ne connaît pas et l’on attaque la partie quand l’arbitre dit top. On déclenche l’horloge. A part les parties courtes ; il faut souvent cogiter pendant 5 heures.  De ce fait, l’adversaire disparaît souvent pour fumer ou boire un coca. Ceci 10,12 fois et le joueur de loin,  regarde s’il a appuyé sur l’horloge, revient nonchalamment, réfléchit un quart d’heure, joue… On peut sortir comme l’on veut car on ne peut pas bénéficier d’aides extérieures. Même si un ami vient, on ne peut lui décrire la situation. Il faudrait une photo de l’échiquier. Pendant que l’autre réfléchit, tu fais ce que tu veux. L’horloge ne fonctionne pas dans ces cas là.

 

Mais il est possible de tricher !

Oui, et les gens n’imaginent pas comment cela se passe. Tous les ans, on démasque 2,3 tricheurs à haut niveau. A petit niveau, il y en a beaucoup plus. Qu’est-ce que tricher aux échecs ? C’est avoir dans l’oreille un petit écouteur et puis quelqu’un qui vous donne des conseils en feuilletant un livre. Mais c’est quand même difficile. L’astuce c’est d’avoir recours à un spectateur qui se balade en regardant les parties et en retirant des informations utiles.. Et ils adoptent un code comme les gens qui parlent le  langage des signes. On détecte les tricheurs car ils font des coups trop merveilleux. En plus depuis 5 ans, la machine bat l’homme .Le seul qui peut gagner c’est Carlsen. . Par exemple au jeu de go aucun homme depuis 10 ans ne peut battre l’ordinateur, au bridge au contraire aucun ordinateur ne peut battre l’homme. Carlsen pour battre l’ordinateur ne fait que des coups anormaux pour déstabiliser l’ordinateur ce qui fait que l’intelligence artificielle de l’ordinateur ne fonctionne plus. Il gagne une fois sur deux.

 

Des compétitions aussi bien pour les pros que pour les amateurs ?

On peut imaginer en rêvant qu’un amateur soit champion du monde. Comme si un 15/4 gagnait Roland Garros. Ce n’est pas comme au golf où avec ta licence tu joues comme tu veux et tant mieux pour toi si ça marche. Un amateur aux échecs ne peut pas gagner plus de 1500 dollars. Carlsen ne s’inscrit que s’il peut gagner 500.000 euros. Je pense que le plus qu’il ait gagné c’est 1 million d’euros un tournoi très important en Hollande. Chez les femmes ? 10 fois moins !... C’est lui qui a fait progresser la machine car avant les candidats  (à peu près  200 millions de joueurs dans le monde, la France étant mal classée dans la hiérarchie) , étaient sous payés.. Un très bon français est 5ème mondial et le reste est moyen. Il s’est classé second au tournoi des candidats mais aurait pu être premier. C’est un gros tournoi entre les 8 meilleurs joueurs du monde à l’exception du tenant du titre.

 

Comment se déroulent les compétitions mixtes ?

Toute femme peut jouer un tournoi open et dans les grands tournois s’inscrit qui veut. Parfois dans le lot, se trouve une femme et en général elle est très forte. Judith Polgar a abandonné les tournois exclusivement féminins, car elle ne trouvait pas d’adversaires à sa mesure. Elle a été  50ème mondiale, ce qui est formidable. Cette femme avait une jumelle et toutes deux avaient un père enseignant. Quand elles sont nées, le champagne a coulé à flots et le père était dans un coin en train de pleurer. Tout le monde lui a demandé pourquoi et il a expliqué  «  Que vais-je faire de mes deux filles » ?   Personne ne pouvait répondre.  Un des convives a proposé de mettre dans une urne trois possibilités : mathématiciennes, musiciennes ou joueuses d’échec, cette dernière suggestion étant plutôt destinée à en rire.  Et le tirage au sort a été les échecs. Le père était lui-même un bon joueur et il a  transformé sa maison de 2 étages, englobant 5,6 chambres en un échiquier géant. Tous les meubles étaient en forme de cheval, de fou au autres pièces . La petite Judith a commencé à pousser les pièces sur la moquette à 2 ans. Et elle devenue à 16 ans grand maître international. C’est une des plus jeunes de l’histoire et elle a été 8 fois championne du monde dames, puis est passé chez les hommes. Elle n’a pas démérité du tout et a été bien respectée. Le père était surtout un excellent enseignant. Il voulait démontrer qu’il pouvait faire d’un enfant ce qu’il voulait à condition qu’on lui confie complètement. La mère était d’accord donc tout allait bien.  La jumelle a été championne du monde quand sa sœur a démissionné pour aller chez les hommes.

 

Il faut être très concentré aux échecs. Que pouvez-vous dire comparé à la concentration sur un court de tennis ?

Aux échecs, le silence est absolu pendant 3,4 heures.  C’est vraiment une église où il n’y a pas de prêtre qui raconte sa vie. C’est très particulier. Des arbitres  veillent même à cela Au tennis, il y a les applaudissent qui décontractent un peu l’ambiance et c’est agréable pour le joueur. Ce n’est pas la même ambiance.

 

Avez-vous déjà été arbitre aux échecs ?

Non, je ne connais pas très bien les procédures. Pour être arbitre à bon niveau, c’est comme au tennis si jamais la balle heurte un oiseau, il faut savoir quoi faire. Aussi si jamais la balle passe à travers le filet. En tant qu’arbitre de tennis, je connaissais tout. Médicaments, boissons, publicités… C’est pareil aux échecs, l’arbitre connait tout.

 

`Le dopage existe sûrement !

Oui, des amphétamines ; ça tourne un peu mais pas trop.. La cocaïne aide dans ce genre de situation, mais au bout d’un moment l’effet change. Au début on est très concentré en défiant le monde entier et au bout d’une demi-heure on dort et l’on n’est pas bien. 

 

Au niveau des classements ?

C’est mesuré par la système Elo créé par Monsieur Elo. Il a trouvé un système très bien fait . Le N°1 mondial vient d’atteindre 2800 elo. Personnellement, ; j’en ai 1400, 1500.  Un débutant commence à 50 elo. Il y a une échelle et comme au tennis le  Numéro 1,2.

 

Faites-vous partie d’un club ?
Non. Car contrairement à beaucoup de gens, je n’aime pas du tout les matches par équipe. En revanche,  j’en ai créé un mais on n’est pas encore décidé à l’homologuer ; ça va dépendre de la motivation de chacun. Nous sommes une quinzaine. J’aime le golf car l’on est responsable  de soi-même et j’aime les échecs pour la même raison. Au bridge, on a un partenaire, c’est déjà un peu un sport d’équipe et en plus très convivial. Je choisis mes partenaires et c’est un vrai bonheur…

Savez-vous si parmi les grands joueurs et joueuses de tennis, il y a de bons joueurs d’échec ?

Je crois que Djokovic se débrouille assez bien. Disons 15/2. D’ailleurs, il n’y a pas un serbe ou un croate qui ne joue pas bien aux échecs. C’est un pays très fort comme les Russes. Quand on va à Moscou, on voit très souvent dans la rue deux hommes les mains dans les poches qui se baladent dans les rues en jouant aux échecs dans leur tête l’un contre l’autre. Ils disent E2, E4, la position des pièces sur l’échiquier jusqu’à ce qu’ils gagnent. Ils jouent à l’aveugle, ce que l’on pourrait faire au bridge. Première série pique au bridge, je pouvais très bien rejouer toutes les parties que j’avais jouées la semaine d’avant. J’avais toutes les cartes dans ma tête. Ma mère à 82 ans se souvenait sans effort de toutes les cartes qu’elle avait eu dans l’après-midi. Pourtant, ce n’était pas une spécialiste de ce genre de choses. La fonction créée l’organe comme on dit. Quelqu’un qui se met au bridge et qui pense avoir une mémoire un peu déficiente de toute manière, au bout d’un an, se souviendra de toutes les cartes de l’après-midi.  On les mémorise sous forme d’image et sans être fort, ça s’inscrit tout seul. C’est valable pour tous les joueurs à partir de 15/4 pour 2,3 jours. Avec ma femme 1ère série cœur quand on rentrait d’un tournoi de bridge dans la voiture, on se racontait les tours de donne à la carte près. 30 donnes quand ce n’était pas 60. Aux échecs, certains joueurs se souviennent de toutes les pièces qu’ils ont joué. De vrais machines…

 

Il paraîtrait que les jeunes qui jouent aux échecs obtiennent de meilleurs résultats scolaires !

C’est vrai. Le fait qu’ils soient obligés pour bien jouer d’être très concentrés les rend meilleurs en maths. Le bridge fait aussi beaucoup de bien aux jeunes, je le constate avec mes petits enfants .

 

Avez-vous lu les livres de Xavier Tartakover ?

Oui. C’est un très ancien joueur qui a été champion du monde et qui a trouvé des techniques très efficaces. Il a écrit un excellent bouquin lu par énormément de joueurs. Il raconte les erreurs à ne pas commettre comme le coup du berger.. Par exemple ne pas mettre son pion à tel endroit, des choses de ce style. C’est facile à lire, très pédagogique. C’est la bible des joueurs d’échec.

 

Côté spectacle avez-vous vu des parties qui vous ont marqué ?

Une partie mémorable c’est la finale du championnat du monde à Reykavic en 1972 qui a duré trois mois. C’est la première fois qu’un étranger en l’occurrence américain se retrouvait contre l’Union Soviétique. Un match dantesque et toute la Russie était derrière son joueur  Joshua Waitzkin . Le joueur américain Bobby Fischer était un génie et l’ambiance terrifiante. Le président des Etats-Unis a dû s’en mêler pour que Fischer continue. La qualité était phénoménale et finalement c’est l’Américain qui a gagné. L’union soviétique était en berne ; pire que la mort de Staline.

 

Et des films que vous auriez vus ?

En général, les films sur les échecs sont très mauvais car pour augmenter le suspens, l’ambiance est faussée. Dans le « Gambit de la reine » sur Netflix  la jeune fille regarde son adversaire au fond des yeux et réciproquement. C’est une erreur et ça ne traduit pas du tout la réalité. Ceci dit, la série est très bonne et l’actrice très performante. Le "7ème sceau de Bergmann" ? Là encore, la scène n’est pas très bien filmée et ça ne se passa jamais ainsi…

 

Et « le joueur d’échec de Stefan Zweig ?

C’est un livre incontournable, un grand livre. Il met en place de vraies émotions et les soucis qui  habitent les joueurs. D’ailleurs, Stefan Zweig jouait très bien lui-même…

Agnès Figueras-Lenattier

 

 

 

 

 

lundi, 12 avril 2021

Christophe Bernelle

Un nouveau président Gilles Moreton a été nommé assez récemment. Mais que faut-il retenir de positif ou de négatif des années  Bernard Guidicelli?

Il attachait beaucoup d’importance aux résultats internationaux pour les très jeunes. C’était en quelque sorte son dada ce qui me semblait un peu exagéré. Il tenait beaucoup à ce que les moins de 14 ans soient dans les tous meilleurs dans l’épreuve Tennis Europe avec une course au point pour obtenir une bourse. Or l’important en moins de 14 ans c’est quand même de penser à améliorer son jeu même s’il faut faire des tournois.. Quelque chose a changé en junior ces dernières années c’est le classement ATP. Il est maintenant très important d’être le mieux classé possible surtout la dernière année junior. En effet, si un jeune est  dans les 20 ou 30 meilleurs mondiaux, il peut bénéficier de wild card pour les 15.000 dollars.  En revanche, s’il n’a pas ce classement là, il galère. Pour avoir ses premiers points, il doit passer un tour dans le tableau final et si les concurrents sont nombreux, il ne peut même pas s’inscrire dans les qualifications. Cela ne signifie pas pour autant  qu’il deviendra  très fort dans le futur mais il aura au moins la possibilité d’être sur le circuit pro. A une époque, très peu de choses étaient structurées dans les clubs et les ligues. Ensuite, ce fut au contraire le développement de pas mal de pôles et à un moment donné il y en avait trop. Sois tu allais en pôle, soit tu avais du mal à t’entraîner.  Avec l’arrivée de Bernard Guidicelli, c’était carrément l’inverse. Il voulait presque fermer tous les pôles pour que tout se passe près de la famille avec les entraîneurs de clubs et de ligues.  L’important, c’est que le jeune et sa famille puissent utiliser ce qu’il existe de mieux pour lui, pour son développement.  Certains joueurs préfèrent rester près de chez eux avec un bon entraîneur de club et de ligue sans faire trop de route. Ils peuvent ainsi continuer leurs études. Pour d’autres c’est plus compliqué car les distances sont très importantes. J’ai vu aussi des joueurs qui ne voulaient même pas rentrer le week-end chez eux, tellement le père était à fond derrière ne laissant même pas l’enfant se reposer.

 

Quel est le parent qu’il faudrait avoir pour que l’enfant devienne un champion?

Un parent doit être là surtout pour soutenir son enfant. On trouve surtout chez les filles des exemples assez extrêmes de parents très investis comme ceux de Marion Bartoli.  Mary Pierce aussi pendant un temps. Surtout chez les petits, la présence des parents joue un grand rôle. Généralement ce sont eux qui donnent aux enfants l’envie de jouer au tennis. La plupart du temps, l’un des deux parents  aime le tennis, fait jouer le gamin ou la gamine. Sinon, c’ést un frère ou une soeur qui joue. Le petit ou la petite suit, regarde puis très vite a envie de taper dans une balle. Ce premier désir de l’enfant, ce premier plaisir d’arriver à la remettre de l’autre côté du filet doit être partagé avec les parents. Quand on est enfant, on est super heureux d’avoir réalisé cela. C’est un peu comme un exploit que l’enfant a envie de renouveler et sans cesse. Quand ils commencent à vraiment s’amuser, la plupart du temps les enfants ne veulent plus sortir du court. Quelque chose d’important aussi c’est le mur.  Les jeunes qui commencent et qui sont mordus essayent de continuer à taper la balle contre un mur. Celle-ci revient tout le temps, tout le temps. De nombreux  joueurs et joueuses se font des films et c’est bien. Ils rêvent énormément, s’imaginent jouer contre leur idole, par le biais du mur. La passion est alors transmise. Et cela vient à 80% de la famille. Quand  Djokovic était petit,  il a eu un contact avec le tennis en regardant les cours que donnait une enseignante. Celle-ci l’a vu et lui a dit qu’il pouvait essayer. Il a dit oui, a tapé 2,3 balles et elle a vu qu’il était loin d’être maladroit. "Parle à tes parents, demande lui qu’ils viennent lui a t-elle conseillé. Si tu veux, tu pourras prendre des cours." C’est comme ça que tout a commencé. Il raconte que justement lors de son 1er cours, il est arrivé avec un sac très bien rangé. La prof a eu le malheur de lui dire «  Dis donc tu as un beau sac, tout est bien rangé, tes parents se sont bien occupés de toi.  Et Djokovic de rétorquer «  oh oh, c’est moi qui fait mon sac. «  l était super heureux et l’histoire est partie. Si les enfants deviennent vraiment motivés, les parents vont être énormément sollicités. Ils vont être amenés à trimbaler leur enfant de tournoi en tournoi, la plupart du temps l’entraîneur étant indisponible.  C’est là où le joueur  doit être vraiment son propre  supporter. Si les parents connaissent un peu la compétition et qu’ils en ont fait un peu eux-mêmes, c’est bien car ils savent la difficulté de ce sport. Notamment au niveau du mental. L’enfant doit vraiment être heureux de faire de la compétition. A ce sujet, j’ai une anecdote avec un petit qui était au centre de Potiers.. Un gaucher classé 15, 12 ans, le 2ème de France dans sa catégorie, disputait les poules sans élimination directe que les enfants à partir de 6,7 ans peuvent disputer. Il en parlait, avait encore des étoiles dans les yeux, et  évoquait  les bons goûters qui le motivaient.  D’où l’importance d’un bon état d’esprit, d’une bonne ambiance. Le plus important c’est que les jeunes passent un bon moment. Le nombre de matches qu’ils ont gagné doit être anecdotique. C’est surtout un rassemblement de jeunes, qui tapent dans la balle, avec une initiation de la compétition. Ce n’est pas pour rien que ce jeune a adoré tous ces rassemblements. Les parents sont là pour soutenir leurs enfants surtout ceux qui supportent mal la défaite. Ils doivent relativiser et se dire que le plus important, c’est de participer au tournoi, au rassemblement, de voir ses copains et d’ essayer de faire le mieux possible. S’il n’a pas réussi, il n’a pas réussi, il fera mieux la prochaine fois.  Il ne faut pas qu’il pense à  la victoire à tout prix comme le voulait Bernard Gudicelli  avec de l’argent pour les entraînements et d’éventuels contrats de marque .

 

La tentation de tricher

Qu’un enfant qui a absolument envie de gagner ait la tensation de tricher, c’est assez classique. Comme un enfant qui joue aux cartes, il a envie de gagner, il va être tenté de tricher. La plupart des enfants  le font pas mais le rôle des parents est super important. Certains parentls ferment les yeux, et vont même jusqu’à encourager l’enfant. Certains étrangers de Russie où des pays de  l’Est  n’hésitent pas à piquer des points parce qu’il faut gagner à tout prix. Les parent doivent être là pour éduquer leur enfant et leur faire comprendre que ce n’est pas comme ça qu’ils vont être forts mais en améliorant leur jeu, en travaillant. Evidemment, c’est un discours qui doit être repris par les entraîneurs qui généralement  ont le bon état d’esprit.  Par contre chez les parents, je pense que c’est plus rare car ils ont un peu plus de mal à avoir de la distance avec ce que vivent leur enfant de manière générale. Là encore c’est le rôle de l’entraîneur d’éduquer un petit peu les parents, de leur faire comprendre que c’est important que tout se passe bien. Qu’un match soit avant tout un moment plaisant…

 

Il faut souhaiter à l’adversaire un beau combat?

Oui comme le disent certains grands maîtres d’arts martiaux il faut souhaiter que l’adversaire soit en grande forme pour essayer de le battre à son meilleur niveau. Que ce soit un beau combat où les deux joueurs ou joueuses  ne sont pas loin de leur meilleur niveau. C’est là que se situent les plus beaux matches, les plus belles batailles. Ainsi lorsque l’ on a une balle de match souvent on est très tenté de souhaiter la double faute de l’adversaire. Or, il faut plutôt se concentrer sur le fait qu’il va faire une bonne 2ème balle et essayer d’anticiper cette 2ème. De visualiser l’endroit où l’on veut mettre un bon retour, pour essayer de prendre le jeu à son compte et gagner le point. C’est facile à dire et pas forcément facile à faire mais c’est important de l’avoir en tête. Si l’entourage, l’entraîneur et les parents l’inculquent à l’enfant jeune, c’est super…

 

Comment un parent doit-il réagir si l’enfant est très déçu après un match, qu’il pleure et qu’il va dans sa chambre!

Déjà, il  faut le laisser exprimer ses émotions très vite et arriver à parler avec lui. Et surtout lui montrer que ce n’est pas parce qu’il gagne un match ou qu’il perd que l’amour qu’il lui porte est chargé. Personnellement, c’est vrai que j’ai  ressenti à un moment donné quand le tennis a commencé à être sérieux pour moi, et que j’avais perdu un match, le soir mon père était moins content. Il était un peu fermé.  Un enfant le ressent forcément. C’est ce que l’on appelle du langage infra verbal. Ce n’est pas dit par le parent mais l’enfant ressent le visage d’un parent déçu parce qu’il a perdu un match. L’enfant a davantage de pression pour le match d’après, car il n’a pas envie de rendre malheureux ses parents. C’’est un peu la même chose quand on a une mauvaise note. Certains parents peuvent être très touchés par cela. Le parent doit surtout faire comprendre à l’enfant qu’ils peuvent en parler.  Déjà il faut dédramatiser  et c’est bien si on peut faire parler l’enfant «  Qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché? Est-ce que tu penses à ce qu’il faudra que tu fasses la prochaine fois? » On peut l’aider à voir clair par rapport à son match et le faire parler dessus. Et puis peut-être qu’il s’est mis trop de pression car c’est le cas de beaucoup d’enfants.  Ma mère était moins sensibilisé. Elle connaissait un peu plus le tennis mais c’était surtout lié à son caractère. Que je gagne ou que je perde, il n’y avait pas de grande différence.  C’était plutôt une chance. C’est évident que l’entourage est fondamental on en a de plus en plus conscience. Il faut arriver à aider les parents même si c’est difficile et l’on arrive plus facilement à faire comprendre des choses à des parents ouverts. Certains sont assez fermés et ont l’impression de tout savoir. Ils n’ont pas forcément envie d’écouter d’éventuels conseils.  Nadal ok il a des qualités physiques, du talent mais le mental  commence déjà par l’éducation et puis le côté très soutenant. Ça a vraiment bien fonctionné. Son oncle pouvait parfois être très dur à l’entraînement avec lui, il l’a dit, et Nadal pouvait revenir à la maison en pleurant. Forcément la mère de Rafa n’était pas très contente. Donc elle en parlait au père de Rafa et le père qui est le grand-frère de Toni allait parler à Toni pour qu’il aille un petit peu plus mollo.  C’est une dynamique familiale. Le père de Rafa ’était un peu le boss de l’équipe. C’est évident que si Rafa n’avait eu que Toni et qu’il n’y avait personne d’autre pour lui dire d’ y aller mollo de temps en temps il aurait pu casser Rafa. Il aurait pu le dégoûter d’autant plus que Rafa aimait bien le foot. En plus, il avait un oncle qui avait joué à Barcelone. Il aurait très bien pu envoyer balader son oncle, et faire du foot. Et on n’aurait pas eu Rafa.  La dynamique familiale au sens large est très importante. Avec d’abord les deux parents. 

 

 

Quelle est l’attitude idéale d’un parent quand son enfant joue? 

Pas simple d’être parent. Mon fils a fait une ou deux compétitions, ma fille l’aînée en a fait une. Je n’étais pas là, or c’est assez drôle. Elle était au CAM et avait 7 ans. Elle était à l’école de tennis,  aimait bien taper dans une balle sans plus. J’ai quelques souvenirs où je la faisais  jouer, c’était le soir, l’été. Elle pouvait quand même jouer jusqu’à 10h du soir, jusqu’à la tombée de la nuit même.  Quand tu es parent, tu dis c’est bien, tu es en train de transmettre une passion.  Après il y a eu le premier tournoi du club et des enfants de l’école de tennis.  Alizée ma fille n’avait pas trop envie de jouer, elle n’est pas compétition, elle le sentait déjà. Mais comme elle aimait bien Jacqueline Le Boubenec qui filait des bonbons aux enfants, elle lui a dit ok je vais faire le tournoi. Elle le fait, c’était un mercredi, et mon ex femme y était. Elle m’a raconté. Ma fille commence le match, l’autre joueuse sert, n’hésite pas à servir à la cuillère. On me raconte qu’il y a un jeu accroché, mais elle le perd. A elle de servir et elle ne voulait servir que par en haut. Et alors 1 puis 2 puis 3 puis 4 doubles-fautes. 2/O elle sort du court; c’est fini. C’est une artiste; ce n’était pas sa tasse de thé. Mon fils c’était un autre genre. Il est allé faire le tournoi de la ligue, du CAM à 7,8 ans. . Il perd, après il joue la consolante, il gagne deux matches par W0, je ne suis pas sûr qu’il gagne un match , je crois qu’il perd après et puis il se faisait tellement des films qu’il avait l’impression qu’il allait gagner le tournoi. J’ai du le regarder deux fois. Bien sûr tu as envie qu’il gagne, qu’il mette la balle dans le court. Mais j’avais quand même du recul et après il a joué beaucoup plus au basket. Il se mettait une pression . Il faut le soutenir et qu’il soit content d’aller faire son match. Et puis s’il perd ce n’est pas grave, il y aura un autre match après. Faut vraiment qu’il soit heureux d’être là surtout et tout faire pour qu’il soit content. Si possible, il faut éviter qu’il se rende compte que ça stresse les parents. 

 

Quelle attitude les parents doivent-ils avoir avec l’entraîneur?

Là encore l’idéal c’est qu’ils fassent énormément confiance à l’entraîneur sinon c’est compliqué. Ou alors  changer d’entraîneur, ce qui n’est pas toujours simple à l’intérieur d’un club. Tout le monde n’a pas l’argent pour payer un entraîneur privé. Un bon entraîneur va aussi aider les parents qui vont être amenés à accompagner leur enfant en compétition. Il va  les aider à avoir la bonne attitude; à essayer d’être actifs aussi mais dans le bon sens du terme. Il peut peut-être les inclure un peu, leur dire que leur enfant doit avantage attaquer, essayer dès que la balle est courte de se projeter et d’aller vers l’avant. Si l’entraîneur n’est pas là, il peut très bien confier une mission aux parents. Les parents vont alors regarder, vont peut-être compter les fois où il est allé à l’attaque, et les  fois où il aurait peut-être pu le faire et où il n’a pas saisi l’occasion. Et qu’ils ne soient pas centrés uniquement sur le score, je gagne, je perds. Les parents peuvent aussi  regarder les entraînements et voir si leur enfant arrive à refaire la même chose en match.

 

Si un parent prend trop de place!

C’est important que l’entraîneur soit psychologue. Dans le football, les joueurs vont au club, prennent le bus, vont à leur match et l’entraîneur ne rate aucun match. Par contre au tennis, on sait bien que les parents font partie de l’équipe. C’est un pilier important pour que le joueur ou la joueuse s’épanouisse à travers la compétition qui remue beaucoup de l’intérieur. Au niveau des émotions l’enfant est seul sur le court. 

 

Le tennis est un sport difficile car il met les nerfs en boule!

C’est un des sports les plus durs dans la tête. Déjà c’est un sport individuel. Dans un sport collectif, on peut gagner même si on joue mal à partir du moment où les autres joueurs ont bien joué. On peut même dire j’ai perdu parce que l’autre a été nul dans les buts, il a fait une merde. Au tennis,  on ne peut  se cacher. C’est un sport d’opposition différent du judo où il existe la notion du chronomètre. Dès que l’on a un avantage, il suffit de garder son avantage et l’on gagne. Au tennis ce n’est pas ça. Il n’y a pas de chronomètre et même si on a un avantage il faut quand même gagner le dernier point. Tant que le dernier point n’est pas fini, le match n’est pas fini. Alors qu’au judo, s’il reste 10 seconde et que l’on a un avantage on peut tout faire pour ne rien faire. On a juste à tenir, on n’a pas à jouer son meilleur judo. Au tennis au contraire si l’autre est vraiment un combattant, il ne va pas donner le match. J’aime bien cette image de Brad Gilbert qui disait que quand l’autre est mené, il est comme un ours blessé. Et cette image est interessante car l’ours blessé est encore plus dur à tuer. Il faut donc être sur ses gardes encore plus et essayer de jouer le mieux possible. Il ne faut pas dire que l’autre nous a donné le match au contraire. On sait bien que terminer un match c’est ce qu’il y a de plus dur au tennis. Par rapport au golf, un match de tennis  peut durer très longtemps. Il y a eu une finale Djokovic  Nadal à l’Australian Open qui a duré pas loin de 6h, Santoro Clement était aussi un très long match.  Et que dire du fameux match Mahut Isner 11h en 3 jours à Winbledon. Il faut être fort physiquement, mais il faut aussi être fort dans la tête pour jouer 11H. Il n’y a pas d’autre sport où un match peut être aussi long surtout en sport individuel. . Au golf, on est en concurrence indirecte avec les adversaires alors qu’au tennis on ressent vraiment directement l’adversaire. Le tennis c’est vraiment un combat, c’est pour ça que j’aime bien le comparer souvent à un art martial. Agassi le compare à la boxe aussi , c’est vraiment un  combat où l’on se donne des coups. Mais les coups sont dans la tête justement. Quand on prend un full ace et ensuite un 2ème derrière ça fait mal à la tête. L’exemple que j’ai en tête c’est quand Agassi gagne Winbledon en 1992 contre Ivanisevic. Il doit prendre une quarantaine de full aces. Même s’il touche la balle cela fait quand même point pour Ivanisevic.  C’est là où il faut être très fort dans la tête. Agassi prend un ace comme si de rien n’était, va se replacer de l’autre côté sans broncher et il est prêt à retourner. Il prend un autre ace, il fait la même chose. Comme s’il n’était pas atteint alors que l’on peut avoir envie de râler, de dire le mec est incroyable, injouable. Des phrases que l’on entend sans arrêt sur tous les courts de tennis en compétition voir même à l’entraînement. C’est là où il faut être vraiment fort dans sa tête, accepter de prendre des coups et juste être prêt à saisir à un moment donné ce match là.  Agassi a eu l’opportunité de passer devant et de gagner en 5 sets. 

 

 

Que dis-tu à ces jeunes lorsqu’ils affrontent un copain?

C’est arrivé lors d’un tournoi junior en Espagne. Ils étaient plusieurs français, ils se sont joués. C’est important de souhaiter que l’adversaire soit à son meilleur mais là il faut le souhaiter encore plus. C’est un copain, un ami et il faut que  tous les deux on soit en forme. Il faut souhaiter que son ami ait un gros niveau de jeu, que le combat soit magnifique, et puis le meilleur du jour gagnera. En plus, ils sont juniors et  il faut souhaiter qu’ils se se jouent aussi en senior  dans les gros tournois.  L’important c’est de progresser et d’espérer qu’ils se joueront dans des finales. Il faut dédramatiser l’enjeu du match, c’est juste une confrontation. De toute façon, il faut toujours être centré sur son jeu, et essayer de jouer son meilleur tennis  et encore plus contre un ami.  L’ami doit également se dire la même chose. C’est un ami, il est capable de très bien jouer et mieux vaut mieux s’attendre à ce qu’il joue bien, savoir exactement ce qu’il peut faire et anticiper. Si son ami adversaire n’est pas en forme ce jour là, ce ne sera pas un super match et normalement  il le gagnera mais au moins il ne sera pas surpris.  Mais il doit visualiser le fait que son ami va faire un super match. 

 

Tu dis que cela doit se passer normalement comme contre un autre. Mais ce n’est pas possible! 

Deux choses interviennent. S’il existe une vraie amitié, je dirais très souvent qu’il peut vraiment y avoir un grand match car il y a l’envie de montrer à son ami que l’on est fort et vice versa. Généralement ça fait des bons matches. Si on perd bien sûr on est déçu mais c’est notre ami qui va continuer le tournoi donc on est content pour lui. Si on gagne, on est content pour soi et comme c’est un ami il est un peu content pour nous aussi. Après il y a les copains, c’est un peu différent. Et puis cas encore plus important quand on joue quelqu’un que l’on n’aime pas du tout. Cela peut-être plus compliqué et l’ on a plus envie de faire de la vraie boxe. Si on commence à ne pas bien jouer, à rater on risque de se frustrer. On se dit je n’ai pas le droit de perdre contre lui, il est trop con. On rentre dans un cercle vicieux et cela engendre une situation difficile à vivre. Un homme ou une femme prévenu en vaut deux, et là aussi il faut être centré sur son jeu et faire abstraction de la personne qui est en face. On connaît le jeu de cette personne, on sait ses qualités, ses défauts, et il faut être centré uniquement sur son propre jeu à soi. Et  ce n’est pas évident d’arriver à faire abstraction de l’autre. Mentalement c’est difficile mais avec du travail c’est faisable et il faut éventuellement le préparer ce match là. Cela me fait penser à Djokovic  qui travaille énormément mentalement. La dernière finale de Winbledon contre Roger, il a été capable alors que le public était à fond  pour Roger et scandait son nom il a été capable de faire comme si les spectateurs criaient son nom à lui. il l’a dit, il y arrive. C’est incroyable. C’est très facile de se dire « fais chier, ils sont tous pour lui, c’est insupportable, pourquoi ils ne m’aiment pas." Lui il sait ce qui va arriver et arrive à transformer. la situation à son avantage.  Comme si les spectateurs  étaient là pour lui. C’est remarquable. 

 

Et si c’est une bête noire?

On le connait; on sait exactement comment il joue, et ce qui nous gêne.  Idéalement c’est important d’arriver à visualiser un peu sa tactique et de se voir faire des choses dont on pense qu’elles vont l’embêter.  C’est peut-être prendre plus de risques quitte à perdre mais d’une autre façon.  C’est important d’avoir une tactique claire dès le début pour essayer de faire en sorte de le battre. Il faut y croire et là encore il y a un travail mental à faire puisque la façon dont on rentre sur le court va conditionner la performance. S l’ on joue une bête noire contre qui on a toujours perdu, il faut vraiment avoir en tête une tactique à mettre au point et se persuader qu’elle peut vraiment fonctionner.  Et qu’ainsi on peut le battre. Il y a un conditionnement à faire et si l’on ne fait pas ce travail là, cela risque d’ être compliqué. On risque de retomber un peu dans les mêmes travers.  L’autre en face a forcément des faiblesses  sauf si c’est Nadal ou Djokovic.  Gérulaitis  avait perdu 16 fois contre Connors et à la 17ème fois il le bat. Et lors de l’interview il a dit «  Il faut savoir que personne ne peut battre Gerulaitis 17 fois de suite. Faut toujours y croire même si c’est sa bête noire. 

 

Important aussi l’humeur? Ce n’est pas la même chose si l’on est serein ou si au contraire on s’est disputé avec quelqu’un de son entourage!

Là on en revient une fois de plus à l’importance de l’entourage par rapport à un match qui plus est,  important. Je pense au clan Nadal et à son  entourage pour tous les Grands Chelems à chaque fois. Il ya vraiment son cercle proche. Ca fait partie de ces routines pour qu’il soit bien. Tout le monde autour est là pour que justement il dépense zéro énergie en dehors de ce sur quoi il se focalise. Là on parle d’un très grand champion  mais au niveau des jeunes qui sont à un niveau international c’est important que les parents  mettent aussi une certaine ambiance,  dédramatisent le match car le joueur est vraiment concentré dessus. Nadal la dernière fois que je l’ai vu à Bercy jouait aux cartes où à de petits jeux de société avec son coach. Ils sont là comme des gamins en train de rigoler et non pas entrain de se regarder dans le blanc des yeux dans les vestiaires.1h avant on rentre dans les vestiaires et  pour les plus jeunes une demi heure avant . Pas la peine de se préparer 5h avant non plus.. Une espèce de rituel d’avant match se met en place dès que l’on rentre dans les vestiaires, et l’on se réchauffe physiquement. Parfois, on tape un petit peu la balle avant où l’on peut faire une petite sieste…

 

Ces enfants dont tu t’occupes est-ce que tu essayes de les intéresser un peu à autre chose qu’au tennis?

J’essaye  mais  tout dépend de l’âge. Ceux qui sont en terminale, même en première, je peux tenter de leur parler un peu philosophie. On peut commencer à parler un petit peu des différents philosophes que ce soit ceux de l’Antiquité grecque ou asiatique. Faire passer un petit peu des messages de ce style. Les grands joueurs ou joueuses ont quand même des phrases assez proches des philosophes notamment Nadal.  Les joueuses surtout se font mal, et peuvent se taper la cuisse avec une raquette.  On ne peut pas tolérer qu’elles se fassent mal ainsi. Même à l’entraînement elles le font parfois. C’est important que les joueurs ou joueuses se respectent eux-mêmes et l’adversaire aussi. C’est un sport difficile mais qui va les aider à mieux se connaître. La plupart essayent quand même d’avoir leur bac vu la difficulté pour être professionnel. Hugo Humbert a son bac je pense que Lucas Pouille aussi, Fiona Ferro je pense aussi. La filière américaine après le bac est quand même super interessante. Un français qui joue pas mal en ce moment c’est Arthur Rinderknech qui est allé aux Etats-Unis. Il a 25 ans, il est 120ème, et a énormément  progressé après son retour des Etats-Unis. C’est beau…

 

Concernant le tennis féminin, j’ai  eu une conversation avec Christophe Bernelle mais je ne retrouve plus les papiers où j’avais retranscris cette interview. Comme si on ne voulait pas que les femmes soient également à l’honneur. Non pas que je sois féministe tel qu’on l’entend ainsi quand par exemple on écrit cheffe ça me révolte tellement c’est laid, mais j’estime que les femmes ont  droit au même sort que les hommes même si elles ne disputent pas 5 sets. Ce serait ridicule de vouloir que la femme soit l’égale de l’homme physiquement. Ce ne sera jamais possible. Vouloir l’égalité entre les deux sexes est vain selon moi. Chaque sexe a ses qualités, ses défauts, ses caractéristiques et c’est ce qui fait le charme de la vie. Pourquoi vouloir comparer? A ce moment là, il n’y a plus aucun repère et c’est la gabegie totale.  Je le dis d’ailleurs dans mon livre «  La raquette à l’encrier » pour lequel je n’ai pas trouvé d’éditeur pour l’instant que c’est une cause de divorce car plus aucun des deux sexes n’est à sa place. L’homme veut faire la femme et la femme veut faire l’homme. Cela dit, un homme peut très bien être père au foyer j’en connais un avec qui ça se passe très bien, s’il conserve son rôle de père et la femme celui de mère. C’est tout à fait possible si les choses sont faites intelligemment.  Ce petit intermède ayant été réalisé, voici donc ce qu’il ressort de ma conversation avec Christophe Bernelle. Je préfère ne pas faire de distinction entre ce qu’il m’a dit et ce que je pense et c’est un panaché des deux côtés que je réunis là. Suzanne Lenglen a été la première femme hommes compris, à devenir professionnelle et à gagner beaucoup d’argent. C’était une vraie star et de nombreuses personnes venaient la voir lorsqu’elle s’entraînait sur un mur confectionné par son père dans un garage. Elle faisait très attention à la manière dont elle s’habillait et c’est vrai que sur les photos elle est très apprêtée. Et elle a parfois des positions incroyables avec notamment une détente inouïe. A la volée, elle décolle totalement du sol. Comme elle était professionnelle, elle n’a pas eu le droit pendant un certain temps de disputer les Grands Chlems et ce n’est qu’en 68 qu’elle a pu y participer. J’ai entendu dire mais il faudrait vérifier, qu’elle prenait du café pour se doper. Dans le livre rédigé par un journaliste italien dont il faudrait retrouver le nom, il n’est pas question de mental ce qui est un peu dommage. Mais Bill Tilden lui en parle dans son livre et évoque  déjà l’importance  d’avoir un bon état d’esprit… 

Sélès est ensuite la deuxième joueuse dont nous avons parlé. Christophe Bernelle apprécie beaucoup cette joueuse et la trouve touchante même s’il reconnaît qu’elle pouvait en faire un peu trop à la manière américaine notamment en offrant des fleurs au public. Personnellement ses cris m’exaspéraient et je pense que c’était le cas de beaucoup de joueuses. Les spectateurs je ne sais pas. Elle détient le record de 8 grands chelems et elle sera dure à détrôner.  Son père qui était un homme intelligent avait compris l’importance de ne pas se poser de questions sur un court et pendant longtemps il lui a interdit de compter les points. Quand elle faisait des matches, c’est lui qui lui disait le score et lui indiquait quand il fallait tourner.  Ce qui faisait qu’elle tapait la balle très fort sans réfléchir. Lors de ses finales, c’est l’arbitre qui lui indiquait qu’il fallait tourner. Elle ne le savait pas. C’est sans doute une des clés de son succès. Ensuite elle s’est fait agresser et a eu beaucoup de mal à s’en remettre car elle a trouvé que le milieu ne la soutenait pas beaucoup. Parfois quand elle roulait en voiture sans but, elle avait envie de se jeter dans un arbre. Elle a encore gagné un Grand Chelem après. 

Troisième joueuse : Serena Williams. Aux Etats-Unis il y a deux sortes de courts les privés réservés aux gens fortunés et les municipaux pour ceux qui ont moins de moyens. La famille Williams très motivée arrivait très tôt le matin, attendait dans la voiture pour que les filles puissent avoir le court en premier et jouer autant qu’elles voulaient.  La mère avait un très bon état d’esprit et pensait avant tout au bonheur de ses filles. Ainsi quand elle regardait ses filles, elle ne cherchait pas à savoir si elles jouaient bien mais si elles souriaient.  C’est en regardant Navratilova recevoir un gros chèque que le père a eu envie de mettre ses filles au tennis. Il s’est dit super ce sport ça rapporte bien et il a eu comme ambition de faire de ses filles des championnes. Pari gagné! Vénus et Séréna étaient déjà très fortes à 14 ans et il aurait pu les envoyer disputer des tournois à cet âge là pour récolter de l’argent. Mais il a préféré qu’elles mûrissent et a attendu qu’elles aient 16 ans pour les envoyer sur les tournois. Et ce fut visiblement la bonne tactique car elles sont toujours là. Et c’est assez fou ce qu’ a réalisé Séréna revenir au plus haut niveau après une grossesse qui en plus s’est mal passé… Mais, cela démontre aussi que la relève est difficile et que peu de joueuses arrivent vraiment à sortir du lot. 

Agnès Figueras-Lenattier

 

 

jeudi, 25 mars 2021

Frederique Bangué

 

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Originaire dAnnecy, arrivée à l’athlétisme par hasard, et obtenant très vite des succès, elle a commencé à prendre le car pour Paris. pour participer aux compétitions de sa discipline le 100m  «  La grande aventure commençait explique t-elle avec à la clé les matches internationaux. C’était une expérience interessante pour une jeune fille d’immigrés avec en plus de belles rencontres humaines »… Elle a notamment été championne de France et  d’Europe du 4x100m et comptabilise plus de 50 sélections en équipe de France. Elle a également  participé deux fois aux Jeux Olympiques. .... Après avoir arrêté sa carrière de sportive de haut niveau, elle a travaillé dans les médias pendant 10 ans. La voilà maintenant créatrice d’un magazine «  Salto mag «  destiné à donner des conseils de tous ordres aux parents qui veulent accompagner leurs enfants faire du sport… 

 

Avant de devenir une athlète de haut niveau, vous avez commencé par le basket!

Oui, parce que j’étais grande et c’est le premier sport que l’on fait dans ce cas là. Je n’étais pas très douée, mais cela me permettait de sortir de la maison, de voir des copines. On prenait le car pour aller voir des matches; c’était un début de vie sociale. Cela m’a permis de donner un sens à ma vie, car pour moi, le sport apprend les choses essentielles de la vie : ce que l’on découvre sur son corps, le développement personnel, le rapport aux autres, les règles  de l’entraîneur. 

 

 

Ensuite vous avez pratiqué le 100m!

Lorsque l’on fait du 100mètres  et que l’on n’est pas mauvaise, on se retrouve dans le 4 x100 avec les plus rapides. Lors d’un relais, la partie technique et surtout un bon esprit d’équipe sont alors de mise. . On passe toute l’année à être adversaire et à la fin de l’année on nous dit «  Vous allez courir toutes ensemble pour essayer de ramener une médaille. C’est une mentalité , un switch à adopter au milieu de l’année qui n’est pas forcément simple. D’autant plus si ta copine n’a pas été sélectionnée ou lorsque la fille avec qui tu vas courir t’a battue d’un centième sans que tu en sois convaincue. Ou qu’elle t’a pris ta place la fois d’avant… De petites choses difficiles à accepter surtout en pleine jeunesse.

 

Comment fait-on alors pour s’adapter à cette situation?

Un objectif commun nous réunit. A mon époque, à part Christine Aron, Marie-Jo Pérec, on ne gagnait pas beaucoup en individuel et le relais constituait donc une opportunité de gagner des médailles. Une situation qui nous stimulait pour nous transcender. Surtout lorsque l’on n’était pas loin de la victoire ou que l’on avait battu un record de France.  Mais la rivalité qui régnait tout au long de l’année n’englobait pas toutes les athlètes. Comme je le disais, on était jeune et l’on se retrouvait confrontées à des problèmes non seulement au niveau sportif mais aussi d’ordre plus général comme par exemple les entraîneurs qui ne s’entendent pas. Mais c’est justement la force du sportif de haut niveau de savoir s’adapter au contexte et de faire en sorte de ramener la médaille par tous les moyens légaux possibles.

 

Pourquoi le 100 m?

J’étais feignante, donc le plus court possible était le mieux. D’ailleurs, je préférais le 60 m l’hiver en salle et j’étais même meilleure dans cette discipline là. C’est là que j’ai remporté ma plus belle médaille. J’avais aussi une expansivité naturelle, et j’étais une des meilleures partantes dans les starting-blocks. J’avais un très bon de temps de rédaction donc le choix s’est fait assez naturellement.  Ma morphologie était davantage basée sur le sprint que sur le long. En plus, avec le long ma tête n’aurait pas suivi…  Je ne suis pas faite pour courir longtemps et de plus, comme je suis souvent en retard, je cours beaucoup pour rattraper mon retard…Puis je trouvais le 100 mètres assez ludique. 

 

Comment peut-on être feignante et être sportive de haut niveau?…

Souvent dans les entreprises , on dit que les meilleures employés sont souvent les feignants car ils vont s’organiser pour essayer de gagner du temps. Feignante oui, mais je reste quand même perfectionniste. Quand je travaillais dans les bureaux, je pouvais rester des heures à chercher des formules sur les tableaux XL pour qu’un jour l’on appuie juste sur un bouton et que tout fonctionne… C’est vrai qu’il a fallu que je débarque à Paris pour mettre les bouchées double. Au départ, je n’étais pas trop prête à me faire mal. 

 

Cela a t-il été dur en tant que femme de couleur?

Je sais qu’il y a eu des abus,  et je connais des gens qui ont beaucoup souffert psychologiquement. Mais personnellement je n’ai pas été victime de quoi que ce soit. Même si le sport était surtout réservé aux hommes à l'époque, en athlétisme, il y avait déjà beaucoup de mixité. Et quand je suis arrivée à Paris, c’était pour moi une grande découverte de rencontrer tant de personnes de couleur. A Annecy, nous étions très peu et l’on se connaissait toutes. Il n’y avait aucun problème d’intégration, et c’est la raison pour laquelle j’y suis retournée et que j’y vis.  J’ai eu droit à la même scolarité que tout le monde ; je suis une vraie enfant de la République.  En tout cas, je considère être un modèle de réussite d’enfant de la République. Je n’ai pas tout réussi dans ma vie mais ce que la République m’a apportée, j’ai essayé de l’exploiter pour en faire quelque chose de positif.  Une fois oui, j’ai vraiment subi le racisme, je voulais refaire ma carte d’identité et c’était la première fois que l’on me demandait de justifier mon identité. J’en ai d’ailleurs pleuré, mais sinon, je n’ai pas à me plaindre de ce côté là.  Je pourrais juste dire que quand j’étais jeune, je n’étais pas la couleur à la mode. Je n’étais pas blonde aux yeux bleus, je n’avais pas d’amoureux et n’étais pas très populaire.  Mais c’est tout. D’un côté,  je ne veux pas faire celle qui crache sur la soupe mais d’un autre côté je pense qu’il existe vraiment des gens qui en souffrent beaucoup plus que moi. Il est vrai aussi que d'avoir fait du sport à haut niveau a transformé le regard  que les gens me portaient. Et puis, j’ai la chance d’avoir des parents très érudits qui m’ont permis de parler un français correct, châtié. L’éducation joue un rôle ainsi que la manière dont on gère tout cela. Mais je me sens totalement solidaire des personnes qui vivent la discrimination et j’appuie totalement cette cause pour que l’on soit tous égaux.  Plus les gens qui n’en souffrent pas parleront, mieux ce sera et plus les gens qui pensent qu’il faut faire quelque chose se manifesteront, plus les choses bougeront…

 

Lorsque vous étiez athlète de haut niveau avez-vous subi beaucoup de réflexions misogynes?

Je ne le dirais pas de cette manière. Est-ce que l’on était bien payé, je ne m’étais jamais posé la question mais ce n’était pas encore professionnel sauf les  dernières années où j’ai pratiqué. Par contre, l’on se comportait un peu comme des hommes avec un petit côté garçon manqué. C’est peut-être justement pour cela que l’on s’était mises au sport. Mais en même temps, on était extrêmement féminine. Oui, je me suis prise quelques réflexions parce qu’en équipe de France on prenait des kilos et kilos de valises avec toutes mes copines et l’on faisait des défilés de mode.On se changeait tout le temps, on était bien coiffée, maquillée, on avait des boucles d’oreille, on se faisait les ongles… J’avais un piercing, des tatouages... 

 

Après l’arrêt de votre carrière vous avez beaucoup travaillé au sein des médias. Pas trop de machisme non plus?

Je pense que je faisais preuve d’auto-dérision à l’époque. J’ai utilisé cette arme  ce qui m’a sans doute permis  de clouer la bouche des gens qui du coup ne me disaient rien. Je disais toujours «  Je suis un double quota, je suis une femme, je suis noire et j’ajoutais triple avec le sport.  On a souvent voulu me mettre dans des cases mais l’ais-je vraiment été? En tout cas je ne me suis pas laissée faire, et n’en ai pas souffert. Ou en tout cas, ça ne m’a pas atteint. Je me suis démenée à ma façon, j’ai utilisé d’autres armes afin de réussir à faire mon trou…

 

Vous êtes forte!

Pourtant je me sens extrêmement fragile mais souvent on me le dit effectivement.  Parfois je me dis «  Je suis fatiguée, c’est hyper dur de tout le temps tout porter « mais quand on n’a pas le choix on avance.  C’est vrai cela dit, que je ne suis pas de nature à m’apitoyer sur mon sort.  J’ai toujours dit que j’étais une tête chercheuse, je réfléchis comme une tête chercheuse, je cherche la solution. S’il y a un mur devant moi, je vais chercher à le contourner, à grimper. Pour moi, il existe toujours une solution et je ne me dis pas  "Il y a un mur devant moi, je n’ai pas de chance." Mon cerveau n’intègre pas ce genre de réflexion. J’ai une façon d’agir et de réagir face à l’adversité qui n’est pas commune; c’est ça qui fait la différence avec la personne lambda. Mais par contre, je suis extrêmement solidaire. Quand j’en parle  de cette manière, j’éprouve une certaine gêne, car j’aimerais beaucoup défendre cette cause. J’ai tendance à dire aux personnes qui partent dans ce chemin là «  Bats-toi » Je pars du principe que la première personne que l’on peut changer dans le monde c’est soi et ses actions. 

 

 Comment viviez-vous la notoriété?

J’ai eu la grosse tête quand j’avais 14, 15 ans. On me l’a fait savoir, et là encore je remercie mes premiers entraîneurs qui étaient davantage des éducateurs, des formateurs que des entraîneurs, des coaches à proprement parler et qui me l’ont fait comprendre. ILs nous accompagnaient surtout dans notre développement personnel et dans notre condition en tant que citoyenne. Quand on commence à obtenir des résultats, du jour au lendemain on a des amis, on devient populaire, et plein de choses de ce genre qui font  que l’on a tendance à se prendre pour une autre.  Je ne pourrais pas dire exactement comment cela se manifestait mais tout ce que je sais c’est qu’un jour, je mangeais chez mon entraîneur avec 3,4 athlètes une crêpe party, et je me suis pris un savon par tout le monde » Tu as pris la grosse tête, tu es comme ci, comme ça. »  Je n’étais plus dans la réalité des faits , et je me suis alors subitement rappelée ce qui était important. Je pense que depuis cette période là, l’humilité a été un de mes traits de caractères que je voulais absolument garder, quelque soit ce que je voulais vivre dans ma vie. L’humilité, c’est la base. Je sais que je me donne beaucoup de mal pour ça. Majoritairement, ça se fait naturellement, mais il existe des moments de vie grisants où l’on rencontre des gens importants, et où l’on réalise des choses qui peuvent vous emporter un peu loin. Quand j’ai lancé Salto, mon magazine pour aider les parents à accompagner les enfants vers la pratique sportive, ce fut  très compliqué. Et quand j’ai pu sortir le premier numéro, j’aurais pu frimer auprès de tous ceux qui disaient que je n’y arriverais jamais.  A ce moment là, je me suis dit que l’on ne pouvait pas en vouloir aux gens d’être à la limite de leur imagination . Chacun fait avec ce qu’il a appris, ce qu’il porte. en lui.  Ces raisonnements m’accompagnent quotidiennement, ne serait-ce que pour comprendre les gens, rester en lien avec eux.  Si on a la grosse tête et que l’on se laisse emporter, on n’apprend plus car on pense déjà tout savoir.  J’ai pleine conscience  que je ne sais pas tout, et même que je ne sais pas grand chose.  D’ailleurs une des choses que j’ai apprises du haut de mes 44 ans, c’est que personne ne sait et que l’on fait tous comme l’on peut. Il faut trouver sa voie, celle qui nous correspond. 

 

Vous avez déclaré que vous n’avez pas bien préparé votre reconversion. Pourtant vous avez fait beaucoup de choses après votre carrière d’athlète!

Lorsque je travaillais à la télé, radio, j’avais effectivement la sensation d’avoir réussi ma reconversion. J’ai fait ça 10 ans ce qui est déjà pas mal. En effet, souvent  les consultants viennent, font 3,4 ans et repartent car on va prendre le dernier champion pour commenter la nouvelle course.  Seuls les meilleurs restent. Quand j’ai arrêté les médias, même si j’ai fait sub de co, je n’étais pas capable de faire grand chose.  Je n’avais pas une expérience personnelle très développée à 35 ans.  Les médias c’est éphémère, beaucoup d’appelés, peu d’élus et il reste quoi? Quand on a la chance d’avoir vécu des choses  passionnantes et peu ordinaires que ce soit dans le sport ou dans les médias et que l’on se retrouve le bec dans l’eau, on se dit forcément que l’on a raté quelque chose…

 

Vous avez arrêté les médias de votre propre gré?

Oui comme dans l’athlétisme car les conditions n’étaient plus optimales. Les émissions que je faisais ont disparu et il fallait trouver  autre chose. Et puis j’ai eu ma fille. J’habitais à Bordeaux et je devais faire la navette en laissant ma fille 3 à 4 jours par semaine avec son père et une nounou. L’argent rentrait, c’ était passionnant mais la situation questionnait en tant que mère. Et quand l’une de mes émissions s’est arrêtée, plutôt que de chercher à en faire une nouvelle , on s’est dit que c’était peut-être le moment de raccrocher le micro après les pointes. Et je me suis posé la question de la reconversion.

 

Vous étiez alors un peu désemparée question professionnelle!

C’est une question de sémantique.  Quel est le degré pour dire que l’on est en dépression, en  burn out, on a actuellement plein de nouveaux mots. Des moments difficiles j’en ai traversé; l’année dernière aussi mais je les considère plus comme des moments d’introspection. Et puis en vieillissant, j’arrive mieux à les canaliser. Je suis devenue secrétaire commerciale pour le constructeur automobile Porsche. Les clients étaient passionnants et tout ce que je fais, je le fais à fond.  Je l’ai fait avec la rage du désespoir pendant 5 ans et avec  beaucoup d’intérêt et l’envie de transformer quelque chose.  Il y a des moments où je me suis dit « J'ai utilisé tout mon capital chance, j’ai déjà vécu des choses extraordinaires, j’en ferai peut-être moins maintenant. C’st vrai qu’il y avait un petit côté répétitif et pour quelqu’un comme moi qui a vécu une vie quelque peu atypique, c’ était un peu difficile parfois même si je ne dénigre pas du tout ce genre de situation. On m’a même dit «  Tu as couru pour la France, tu mérites la médaille du mérite." J’ai eu la chance de voyager, de rencontrer des gens passionnants, d’accéder à un certain niveau d’étude et après de préparer une reconversion. Je ne vois pas ce que la France va me donner de plus, je considère avoir déjà eu beaucoup de chance.  Quand on me disait «  Vous êtes courageuse », je pensais à ma mère qui travaillait en usine et qui se levait à 3h du matin. Pour moi le vrai courage c’est ça. Les gens en parlant de moi utilisaient souvent le mot sacrifice en parlant de ma vie. Bien sûr je ne suis pas allée en soirée tous les samedis soir, mais à la place je partais en déplacement. Le sacrifice c’était plutôt ma mère et sa vie.  Elle rayonne encore quand elle parle de ces années là. Elle avait une vie sociale, et sa vie tournait autour de son boulot.  Mais personnellement à 35 ans, j’avais besoin de  me mettre des challenges personnels. Après, il y a des métiers qui ne sont pas forcément les plus valorisants ni les plus gratifiants mais tant que l’on a une passion à côté, l’on trouve un moyen de s’équilibrer.  C’est ce que j’ai fait à l’époque où je travaillais ainsi.  Je réfléchissais au sens que je voulais donner à ma vie. Je me disais « J’ai peu d’argent, et sur mon lit de mort si je ne finis pas SDF dans des conditions catastrophiques et que je ne laisse pas ma fille dans une situation déplorable je pourrais me dire que j’ai réussi ma vie avec tous ces souvenirs. Et avec tout ce que j’ai appris et tout ce que j’apprends encore. Et le fait de les transmettre représente pour moi une vraie richesse.  Mais c’est vrai que quitte à faire j’aimerais quand même avoir assez pour être à l’abri et pouvoir m’occuper de ce qui me passionne réellement, de ce qui me nourrit vraiment. Et laisser quelque chose de sympa, ne serait-ce qu’à ma fille et à quelques personnes que je connais. Je me dis que ce serait plus sympa que de mourir en laissant des millions sur mon compte en banque…

 

Comment en êtes-vous venue à créer le magazine" Salto Mag"?

Ma première motivation a été ma fille.  Je n’ai jamais tellement parlé de mes résultats. Mes amis savaient que j’étais sportive de haut niveau, mais je ne racontais rien. J’étais plutôt du genre à cloisonner, à dire " C’est du passé. " Je ne voulais pas être une ancienne athlète , surtout pas. Même avec ma fille, j’en ai très peu parlé.  Un jour pourtant elle l’a su à l’école avant que je lance le magazine. On a aussi trouvé plein de médailles que l’on gagne aux championnats de France que ce soit fédéral, scolaire ou les médailles ou lors d’épreuves régionales. Ma mère avait tout ça dans un coin. Un jour ma fille m’a dit « Tu as gagné plein de médailles, moi aussi je veux en gagner. « J’étais déjà scotchée par le fait qu’elle me parle des médailles que j’avais gagnées. Elle n’ y avait jamais fait allusion auparavant, elle s’en fichait complètement. Et puis tout d’un coup, elle veut gagner des médailles. Elle faisait de la gym, elle a mon gabarit, est très souple, mais les grands en gym ce n’est pas simple. Donc je la regardais en me disant "Est-ce qu’elle peut gagner des médailles, est-ce que je veux qu’elle en gagne, est-ce que je lui souhaite de faire ce que j’ai traversé." En tout cas, je ne me voyais l’accompagner sur une piste d’athlétisme où j’ai eu souvent froid… Je me suis dit que j’avais du lui mettre un doute dans la tête, que je n’avais pas confiance en elle. Mais j'ai finalement conclu «  Le sport avant les médailles, c’est la réalisation de soi-même, les rencontres, les copains, les déplacements, la rigueur, l’’effort  l’important." C’est  l’école de la vie avant tout. J’avais déjà le projet lointain de créer un magazine, un ami me l’avait conseillé. Je lui ai répondu qu’il était complètement taré et je n’y croyais pas du tout. L’on s’était dit que l’on pourrait faire un journal sur le sport local, mais j’y réfléchissais sans plus.  Quand est arrivé ce moment là avec ma fille, je me suis dit il est là le sujet. Les parents n’ont pas les outils pour accompagner leurs enfants dans la pratique du sport. Or c’est un super complément à l’éducation et à ce que l’on apprend à l’école.  En outre, en tant que parents on travaille plus qu’avant, et on a beaucoup plus peur  pour nos enfants. Quand on jouait dehors à mon époque, nos parents n’avaient pas peur que l’on se fasse enlever, violer. A cela se rajoute la fatigue psychologique du fait que l’on travaille davantage, plus un super palliatif avec tous les écrans.  Plus facile de dire à son enfant « Joue avec ta play station, prends ton iPod que de l’emmener faire du sport. Pour moi, c’est très important de remettre le sport comme un complément d ‘éducation  sur le plan physique, psychologique et même professionnel. En outre, il existe quand même beaucoup de débouchés pour des jeunes qui font parfois des métiers qui ne leur plaisent pas vraiment. Le premier numéro est sorti en 2018, il faisait 24 pages, et avait en couverture notre parrain Frederic Michalak un rugbyman. Oh quelle aventure compliquée. La fameuse citation de Marc Twain «  Ils ne savaient pas que c’était impossible et ils l’ont fait »… Je suis vraiment partie dans une aventure complètement dingue, et je me rends compte que c’était gigantesque comme tâche.

 

 

Et vous avez bien réussi puisque vous en avez réalisé sept… 

J’ai eu la chance d’être bien entourée et j’ai fait des rencontres qui m’ont nourrie . Mais c’était très frustrant d’un côté. En effet, j’allais voir des gens en essayant de leur demander de l’argent, et à la fin ils me donnaient juste un conseil. Au bout du 3ème j’en avais ras le bol, sauf que tous ces conseils je le ai finalement tous suivis. Ça m’ a épuisée, mais l’énergie venait de ma fille. C’est d’ailleurs elle qui a trouvé le nom Salto et elle en est très fière. Elle avait 7 ans à l’époque. Et comme ma fille était très fière, je me sentais obligée d’en sortir au moins un. J’en ai pleuré. J’avais aussi un problème qui faisait que je ne dormais pas beaucoup, qui me donnait une sorte d’énergie gargantuesque. J’ai tout appris sur le tas, j’avais mon buisness plan, je rencontrais des gens, je cherchais une agence de com, je prenais des cours en live pour pouvoir réaliser ce projet.  J’étais goulue de travail, je dormais peu, très fatiguée mais j’étais super motivée…Là avec les mesures sanitaires, je suis en stand by et c’est un peu douloureux d’en parler. En même temps, je m’amuse. Déjà j’ai retrouvé un peu d’énergie pour me relancer, car l’année dernière je sentais que je n’avais pas le force de le faire et puis le contexte est tellement compliqué. Je savais que repartir de zéro, me demanderait beaucoup d’énergie et je serre les dents. 5 magazines ont été imprimés et les deux derniers en  digitale mais je ne désespère pas de revenir à l’impression.  Les premiers budgets qui ont sauté sont la communication et le marketing mais pour moi ce sont toujours mes partenaires. Les gens s’abonnaient pour recevoir « Salto » gratuitement dans leur boîte aux lettres. Il y avait un partenariat avec tous les sport 2000 et les clubs et les écoles s’abonnaient par 50,100, 200 pour distribuer à leurs élèves et  à leurs licenciés.  Je communiquais beaucoup sur les réseaux sociaux , plus le bouche à oreille qui fonctionnait assez bien. Et puis dès qu’il y avait un événement et que j’étais invitée je donnais parfois 500, 1000 exemplaires à Chambéry ou autres. Dans le magazine, il y a du sport compétition, du sport scolarité, du loisir et de la santé, plus Salto Kid la partie pour les enfants. Les dernières pages sont faites par des enfants avec des interviews de champions et l’autre partie pour les enfants. Pour qu’ils découvrent des sports, pour répondre à des questions toutes simples comme par exemple pourquoi il faut boire de l’eau, pourquoi le ballon de rugby a cette forme là…Est incluse une  BD où j’ai mis ma fille en effigie . Ma fille est une petite jeune qui aime le sport et  à côté d’elle se trouve un personnage qui n’aime pas le sport. Elle le motive à chaque fois, l’emmène faire du sport avec elle. J’ai un illustrateur qui fait cela très bien.

 

Conseils, informations et témoignages 

 

Il y a des interviews de champions plus une partie santé dans la partie sport compétition.  Avec des conseils pour l’accompagnement des blessures, une partie psychologie autant dans le loisir que pour la compétition » Mon enfant a perdu. Comment l’accompagner, comment faire le deuil de ses défaites. Une partie nutrition là aussi à la fois pour l loisir et la compétition. Parfois de manière très spécifique comme par exemple pour un marathon. Ce qu’il faut manger avant avec le petit déjeuner du champion, et puis à l’inverse des recettes très  équilibrées pour le bien-être.  Pour le côté scolarité, l' on a beaucoup d’enseignants  qui nous donnent des articles.  Au sein des écoles primaires, les enseignants ne sont pas toujours très bien formés au niveau sport  et ont parfois du mal à tenir le rythme de 3h de sport par semaine dans l’école. A cela on va rajouter un contexte géographique . Nous à Annecy, on a un super terrain de jeu, les gamins font du ski de fond l’hiver, de la voile sur le lac l’été.  Parfois à Paris, il n’y a pas assez de terrain, et il faut des endroits spécifiques pour aller faire du sport. Toutes ces questions de territoires qui font que la pratique du sport n’est pas accessible sont le mêmes pour tous avec des équipements pas toujours adaptés. Des propositions sont faites où l’on raconte l’histoire de ceux qui y arrivent et de ceux qui n’y arrivent pas avec des échanges. Depuis le lancement de Salto Mag, j’ai découvert énormément de gens qui ont de bonnes idées, et qui ne trouvent pas forcément d’échos. Ils le font à leur niveau, ce qui est déjà super, mais du coup leur donner un moyen de s'exprimer permet d’avoir d’autres solutions.  L’idée de Salto est d’accompagner les parents pour qui la priorité n’est pas de faire faire du sport à leurs enfants. Ce qui est normal quand on se demande ce que l’on va leur donner à manger, comment on va payer les fournitures, les vêtements… . C’est la raison pour laquelle,  je voulais que Salto Mag soit gratuit et que l’accès à cette information soit la même pour tous…. 

 

Quels sports fait votre fille?

Elle a fait du basket, du tennis, de la gym, de la danse. Son rêve absolu c’est de faire du cheval et à chaque vacance scolaire, elle fait un stage. Mais c’est un coût et aussi une question d’organisation avec le papa.  C’est vrai que le rapport avec l’animal est interessant; je le découvre aussi. Elle fait du basket en horaire aménagé, 3 séances par semaine.  Elle n’est pas forcément passionnée mais c’est très important pour moi qu’elle ait une activité physique où elle se dépense. Même si elle préférerait faire de l’équitation. Comme je lui ai dit, on commence une année; on la finit. Je l’ai mise aussi au tennis car c’est un sport que j’aime beaucoup regarder.. Elle a fait de la gym mais comme elle n’était pas très douée, elle s’est retrouvée en cours loisirs et elle ne se dépensait pas énormément ment. Elle fait partie d’une génération qui a un rapport à l’effort qui a beaucoup diminué et c’est très important qu'elle puisse se dépenser, transpirer.  A travers la pratique sportive de ma fille, je découvre des univers.  Personnellement aujourd’hui, j’aime le sport loisir, plein air et être en contact et en communication avec la nature. Je le fais surtout avec des amis  pour être bien plus que pour la recherche des résultats. 

 

Vous dîtes tirer des leçons de chaque chose. Qu’avez-vous tiré de la Covid?

Ça m’a permis de me rendre compte , enfin de me confirmer qu’il faut se diriger de plus en plus vers cette quête de sens, que toutes ces rencontres enrichissantes sont sûrement plus importantes que l’appât du gain. J’ai fait du bénévolat toute ma vie et mon enrichissement personnel découle de ces rencontres et dans la transmission.  Et puis au niveau pro, c’est une évolution pour Salto Mag , c’est le digital qui prend de la place. C’est comment faire connaître ces valeurs du sport à travers ce monde digital et louvoyer avec le paradoxe qui consiste à  demander aux gens de sortir de l’écran. La Covid a permis de  faire prendre conscience que le sport occupait une place importante au sein de la société.  D’un côté, il y a une partie des gens qui s’est effondrée faute de possibilité de pratiquer une activité physique, mais d'un autre coté, il y en a plein d’autres qui se sont mis au sport. Cet été il y aura de beaux gosses et de belles nanas sur la plage!…J’ai des amis qui se sont mis à faire du sport tous les jours alors que ce sont de gros fêtards. 

 

Vous dites avoir toujours fait du bénévolat. Quel genre?

Jeune lycéenne, j’ai commencé par faire faire des devoirs aux enfants. J’ai travaillé au Secours catholique à Annecy avec une phrase très importante que l’on m’a dit là-bas et qui me nourrit encore aujourd’hui : "Qu’est-ce que vous voulez faire » , « Je veux aider » . Qu’est-ce que vous aimez faire »? «  Mettez-moi là où il y a besoin » . «  Non, il faut que vous  soyez dans quelque chose que vous aimez faire. Sinon vous allez le faire à contre-coeur et vous n’allez pas durer longtemps et ça n’est pas de l’aide ».. Depuis je me dis que quand on fait quelque chose même pour les autres, il y a besoin d’avoir une certaine justification personnelle.  Quelle qu’elle soit; ça dépend de ce qui nous motive effectivement. J’ai fait plusieurs choses ensuite :  l’accueil de SDF mais j’ai eu beaucoup de mal, je n’étais pas à l’aise. J’ai voulu faire de l’aide aux migrants  et là encore je ne me sentais pas du tout à ma place, j’ai fait aide dans un foyer pour de jeunes mères. Mais je n’avais pas encore d’enfant et je ne connaissais pas réellement leurs problèmes. Ma compagnie n’a pas été très productive non plus. Le premier travail bénévole qui m’a réellement  plu c’était dans un foyer pour personnes en détresse financière… J’ai eu une formation avec des psychologues car lorsqu’une personne a des problèmes financiers, son  estime de soi est complètement dégradée. Il faut donc un minimum d’accompagnement psychologique pour pouvoir comprendre leur problématique et une certaine empathie et compréhension de leur situation. Des assistantes sociales nous aidaient aussi. On recevait des gens et l’on parlait de leur budget. Il fallait réussir à ce que les gens se confient et essayer de leur apprendre à gérer leur budget. : «  Peut-être  que vous n’avez plus besoin de votre voiture si vous ne travaillez plus",  "pas besoin d’un téléphone aussi cher » Je suis loin moi-même d’être une pro dans ce domaine et ça m’a appris aussi.  C’ était très interessant. A la fin, on leur donnait des bons d’achat à la fin pour qu’ils puissent s’acheter des denrées alimentaires. Enfin, j’ai aussi travaillé à  SOS amitié avec 6 mois de formation  et l’on ne pouvait pas répondre aux gens tant que l’on  n'était pas formé… 

 

, Agnès Figueras-Lenattier