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jeudi, 07 novembre 2019

Sport et cancer du sein

Voici une interview de Caroline Cuvier oncologue à l'hôpital Saint-Louis. Cet entretien montre que le sport devient de plus en important dans les traitements de certaines maladies. Là, en l'occurrence, il s'agit du cancer du sein. Laissons donc s'exprimer cette femme spécialiste de ce domaine. Etudiante à Poitiers, nommée à l'internat de Paris, elle a tout de suite été totalement absorbée par la sénologie. Elle n'a jamais quitté Saint-Louis depuis 1986 où elle est praticien hospitalier à temps plein. Membre du bureau du Comité de tennis de Paris, elle est présidente du Tennis Club 12 Bercy, et fait partie de plusieurs commissions : Commission tennis féminin, Commission médicale précaire, Commissions sociétale.

 

 

Au sein de l'hôpital Saint-Louis il y a plusieurs ateliers liés à l'activité physique : l'escrime, la marche nordique, le tennis et le yoga.

On a mis en place ces ateliers en septembre, octobre 2012 s'adressant aux patientes qui dans les 6 mois ont eu un diagnostic de cancer du sein localisé et qui ont donc de grandes chances de guérir. On a aussi un cours de gymnastique, de renforcement musculaire destiné aux patientes atteintes d' une maladie plus étendue avec métastases et qui ont des possibilités plus limitées. C'est assez délicat de leur faire faire du sport car il existe des risques osseux. Et puis, elles sont vraiment fatiguées ou ont des anomalies biologiques externes. On a moins de données sur l'efficacité du sport pour ces femmes là, et c'est plus compliqué à obtenir. Mais on a quelques petits renseignements stipulant que le sport serait susceptible d'allonger leur survie, en tout cas d'améliorer leur qualité de vie. Quoi qu'il en soit, ce cours de renforcement musculaire a un succès fou et le fait de se retrouver entre elles leur permet de reprendre confiance en leur corps et de regagner un peu de muscle. Le bénéfice est également psychologique, cela leur donne la pêche et elles s'accrochent…

 

Pourquoi ces sports là?

Je souhaitais des activités physiques un peu diverses et je ne voulais pas 4 sports d'équipe ou 4 sports de balle afin que les patientes puissent se diriger vers ce qui leur plaît le plus. Après, je me suis adaptée aux moyens du bord et aux équipements. Côté yoga, il y avait déjà eu avant un cours pour une autre pathologie. En plus, c'est une activité accessible à tout le monde. Pour l'escrime une expérience avait été tentée à Toulouse pour le cancer du sein. Ce sport me paraissait particulièrement intéressant pour la mobilité des deux bras puisque les patientes sont opérées au niveau du bras. C'est de l'escrime plutôt artistique, ce qui leur permet en plus de stimuler la mémoire car il faut apprendre des enchaînements liés aux combats. Elles n'ont pas de masque et je désirais proposer un sport de combat illustrant ce que l'on appelle " le combat contre la maladie". Concernant la marche nordique, ça permettait aux femmes de prendre l'air et la marche était censée ne rebuter personne et s'adapter à tous les âges et à tous les antécédents sportifs.

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Vous êtes la première à avoir mis en place en 2012 au sein de l'hôpital Saint-Louis un cours de tennis pour les femmes atteintes d'un cancer du sein. Comment l'idée vous est-elle venue?

Dans cet hôpital il y a un court de tennis et l'un des enseignants du Tennis club 12 Bercy que je préside m'avait dit que si un jour j'avais besoin d'un professeur à Saint-Louis, il était partant. J'ai donc créé cet atelier en me disant que ce serait une belle expérience et c'était vraiment nouveau dans le cadre du cancer du sein. Je me souviens d'ailleurs de la première fois où le cours a eu lieu. Je me demandais comment cela allait se passer, si c'était une bonne idée et j'y suis allée faire un tour. Vers la fin, j'ai aperçu une algérienne qui n'avait jamais fait de sport pleurer de joie tellement elle était contente de jouer au tennis. Quant au professeur lui aussi il pleurait très ému par la réaction de cette femme. C'est un moment inoubliable…

 

De quelle manière préconisez-vous ce sport?

On le conseille aux patientes, le plus tôt possible, dès le diagnostic de cancer effectué. Il a été démontré que plus on commence tôt l'activité physique, et si l'on continue pendant le traitement et après, c'est plus efficace pour diminuer la douleur et améliorer la qualité de vie. Or beaucoup de personnes même les sportifs diminuent leur activité physique une fois le diagnostic posé. Le sport permet d'amoindrir les effets secondaires en particulier de la chimio et élimine la fatigue ressentie pendant le traitement et qui persiste après. Il y a moins de toxicité digestive, et cela joue sur le psychisme. L'activité physique diminue l'anxiété, améliore le sommeil, diminue les bouffées de chaleur. Les douleurs articulaires pouvant survenir à cause des traitements d'hormono-thérapie que l'on donne par exemple en prévention de la récidive sont également amoindries.

 

Comment se passe un cours?

C'est un peu différent des cours que l'on peut apercevoir généralement où les joueurs s'inscrivent en début d'année et poursuivent l'année entière avec un groupe du même niveau. Là, les patientes s'inscrivent après le diagnostic à n'importe quel moment de l'année. La plupart n'ont jamais joué ou possèdent un tout petit niveau. C'est un peu difficile pour le professeur car leur niveau et leur vie passée différent. Il y en a qui ont 60 ans et qui n'ont jamais fait de sport, d'autres sont plus sportives et ont 28 ans. On essaye de limiter le groupe à 8, et après cela se déroule à peu près comme un cours classique. Il faut savoir que ce ne sont pas des patientes métastatiques. Leurs organes fonctionnent donc normalement et elles n'ont pas de problèmes au niveau osseux ce qui leur permet de faire du sport sans risque.. Mais elles sont fatiguées, anxieuses, ont perdu leurs cheveux, et peuvent avoir des nausées. Certaines sont ménopausées à cause de la chimio, ont été opérées, ont un sein en moins. J'ai recommandé au professeur Polo Léité d'être vigilant, de toujours les observer. Certaines peuvent avoir des coups de blues, de fatigue, sont plus fragiles. . Une fois, une dame a vomi sur le court car elle sortait juste de sa chimio. On a acheté des raquettes légères, et elles jouent avec des balles intermédiaires. Souvent, Polo termine par des petits matches et elles adorent cela. Il est important de signaler que certaines mutuelles commencent à rembourser ces séances sous forme de forfait...

 

Au début comment Polo a t-il fait puisqu'à l'époque, il n'y avait pas de formation?

Je lui ai expliqué le fonctionnement du cancer du sein tout en mentionnant bien que ce ne sont pas des patientes métastatiques. Il m'a dit que c'était rassurant que cela se passe à Saint-Louis, pas loin. Pour lui surtout au début, et aussi pour les patientes, c'était important que ce soit en milieu hospitalier protégé. Je lui ai conseillé de faire un cours le plus normal possible en essayant de convaincre ces femmes que le sport, en particulier le tennis, c'était sympa. Je l'ai un peu formé au début, et après il a suivi les formations officielles qui existent maintenant avec la Federation française de tennis.

 

Quels sont les avantages du tennis?

La dépense énergétique est correcte et puis il existe le côté ludique et convivial qui est fantastique. L'échange avec les autres est très bénéfique. Les patientes sont en dehors de chez elle, encadrées par un prof et c'est mieux que de faire seule son vélo chez soi. Entre malades elles échangent et se soutiennent. Quand il m'arrive d'assister à un cours je les entends rigoler. Polo me l'a dit tout de suite : " Je ressens une solidarité qui n'existe pas dans les autres cours. A la fin, elles aiment bien s'affronter avec des points. " J'ai gagné, je suis la plus forte"… C'est le sport de la vraie vie, elles le pratiquent comme tout le monde. Beaucoup d'entre elles d'ailleurs continuent à jouer après, et parfois s'inscrivent dans le club que je préside. Certaines ont des problèmes financiers, et nous leur proposons un tarif privilégié. Il m'arrive de jouer avec elles, et l'une est devenue une amie…

 

 

Au niveau de la récidive pourquoi le sport la prévient-il?

Le mécanisme essentiel c'est que cela diminue le taux d'insuline qui n'est pas bon du tout au niveau apparition des cancers. Cela joue aussi sur les pics de glycémie, l'inflammation diminue, ainsi que les taux d'œstrogène pouvant être impliqués dans la genèse des cancers.

 

 

Le fait de se servir d'une raquette a t-il une incidence?
Cela participe à la rééducation du bras opéré, si le bras qui tient la raquette est le même qui celui qui a subi la chirurgie. Au début, il y a des adhérences, les patientes sont un peu limitées à cause de la cicatrice qui tire. Elles disent que leur paroi est plus souple, qu'il y a moins d'adhérences …

 

Le sport est également préventif dans le cancer du sein! Et la dose est-elle importante?
Oui, plus on fait de sport, moins on a de risques de faire un cancer du sein. Il existe ce que l'on appelle un effet dose réponse. Ce qui est recommandé c'est au moins 1 heure et demi par semaine d'activité physique d'intensité modérée ce qui équivaut à une marche assez rapide. Cela diminue le risque d'environ 15%, et comme il y a beaucoup de cancers du sein, au total ç'est pas mal… Cela dit, on peut avoir une activité physique et être sédentaire. Vous pouvez jouer au tennis 4 fois par semaine, si tout le reste de la journée vous ne bougez pas de votre fauteuil, vous êtes sédentaire quand même ce qui augmente le risque de cancer du sein.. Il est recommandé de bouger toutes les deux heures, par exemple de monter trois escaliers…

 

Vous occupez-vous d'autres sports à l'extérieur de l'établissement?

Une fois que les patientes reprennent leur travail, j'ai essayé de les aider à trouver un sport en ville. Je me suis arrangée avec la ville de Paris et maintenant nous avons plusieurs créneaux. Depuis 3 ans, nous avons des places réservées avec des enseignants pour de l'aviron au bassin de la Villette. Depuis peu, nous avons des places pour un cours de badminton, un cours de gym adapté et du karaté pour les plus de 60 ans. En 2018, on est allées 3 jours à Venise avec 9 patientes à la Vogalonga une randonnée de bateaux à aviron. Nous avons fait 39 km de courses plus 8 km pour ranger le bateau après dans la lagune. Ce fut un moment fantastique pour elles et pour moi. Cela a vraiment créé des liens et changé nos relations. Nous les médecins, en dehors de nos consultations on n'est pas forcément à l'aise lorsque l'on rencontre les patients dans un autre contexte. Et le fait de les côtoyer autrement, d'observer leurs émotions, d'entendre leur témoignage ajoute au bonheur de faire ce métier qui est déjà extraordinaire en lui-même. L'une d'entre elles m'a carrément dit qu'elle n'était plus la même…

Agnès Figueras-Lenattier

 

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