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lundi, 12 octobre 2020

Michel Serres

" Mes profs de gym m'ont appris à penser"

Editions du Cherche Midi

Michel Serres, philosophe, membre de l'Académie française et professeur à l'Université de Stanford est décédé en 2019 à l'âge de 89 ans. Un bel âge sans doute du pour une part à son grand intérêt pour l'activité physique et pour le corps dont il vante dans ce livre les vertus, notamment son pouvoir d'inventivité et son influence positive sur l'évolution de l'individu. " J'ai toujours eu le sentiment explique t-il que le corps en matière d'intuition, d'invention et d'adaptation était le plus souvent "en avant". C'est pour cette raison que je suis convaincu que les professeurs de gymnastique ont beaucoup plus d'importance dans la société et dans l'enseignement qu'on ne le croit d'ordinaire. " Il émet le souhait qu'ils soient davantage présents dans les écoles primaires ou au début du secondaire.

Evoquant l'intelligence du corps, il parle de sa capacité de mime et d'invention. Et cite en particulier la main qui " peut", qui anticipe et qu'il définit comme un puits infini.

La symbiose du corps et de l'esprit lui paraît fondamental et regrette que l'on ne place souvent le corps que du côté matériel. " L'état de forme" qui règne au sein d'un sport individuel ou collectif a également sa place ici : " Le corps qui peut tout est réalisé de façon quasi parfaite." Et Michel Serres a raison; cet état de grâce peut être comparé avec l'inspiration intellectuelle où tout d'un coup la magie de la création s'empare de vous sans effort et de manière gratuite. Même fatigué, ces réactions peuvent survenir… " Il y a ajoute le philosophe des inventeurs qui sont comme des coureurs de 100 m et d'autres qui sont comme des marathoniens. Certains inventent longtemps et de façon régulière et d'autres sont au contraire très brusques. " Mais comme il l'affirme bien, il existe un plaisir dans le fait de sauter, de courir, d'être souple, d'être adapté et ces mouvements du corps peuvent engendrer un certain érotisme.

Autre avantage du sport selon lui : un substitut à la guerre même si la violence varie selon les sports. Et il cite les sports collectifs comme un apprentissage de la gestion de la violence. Selon lui il n'est pas vraiment étonnant qu'il y ait des hooligans, le sport étant conçu pour faire disparaître la violence… L'appât du gain, notamment l'achat des joueurs à des prix faramineux, sans compter la drogue, le dopage dénature à ses yeux l'esprit du sport. Le voici citant l'exemple d'une de ses amies médecin du sport, qui disait qu'en entrant dans une équipe de cyclistes, en guise d'athlètes, on ne rencontrait que des toxicomanes…"

La grande question dont il voudrait que aussi bien lui que la société se désintoxique c'est "Qui va gagner?" car elle est source de grandes dérives : " Voulant toujours répondre à cette question, nous laisserons des gens faire toutes sortes d'interventions sur le corps sportif…"Et ce membre de l'Académie française de prôner un sport sans confrontation, sans souci de performance, de gain ou de perte, de victoire ou de défaite. Sa vision du sport rejoint plutôt celle de " l'activité physique" pure et gratuite et annihile toute forme de compétition. C'est un point de vue idéaliste et très respectable mais qui malheureusement sans doute laisse de côté la cupidité de l'humain qui a toujours existé et existera toujours. Mais son analyse des merveilles physiques et spirituelles qu'engendrent le corps et ses mouvements est pétrifiée de vérité et tout le monde devrait en prendre de la graine… Rares sont les philosophes qui en parlent si bien…

 

 

A l'occasion de cet éloge du corps, évoquons le tennis puisque Roland Garros 2020 vient de se terminer. Michel Serres parle des professeurs de gym mais on peut aussi parler des enseignants d'autres disciplines sportives notamment le tennis. Perrine Dupuy ex n°5 française dans les années 80 est devenue après sa carrière de joueuse professionnelle une enseignante très qualifiée. Monitrice, professeur, entraîneur de ligue, entraîneur fédéral, conseillère sportive départemental, conseillère technique régionale, cette personnalité du tennis , a obtenu tous les postes menant à des missions fédérales. Un témoignage qu'il est intéressant de connaître avec en plus sa vision des résultats des jeunes joueurs et joueuses français .

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Avec le temps comment avez-vous évolué en tant qu'enseignante?

Quand j'ai commencé à enseigner, je sortais du haut niveau, et il a fallu que je m'adapte énormément à la formation de joueurs. J'ai eu la chance rapidement de m'occuper surtout des meilleurs même si j'ai formé des gamins qui ont disputé le championnat de France comme Sébastien Hesse (champion de France cadet) ou Mathilde Joansson qui ont été au niveau national. Ce furent des moments forts, très forts. La relation entraîneur entraîné est très intense et l'on vit des choses importantes niveau formation, préparation, entraînement. Après, surviennent les moments consacrés à la compétition et parvenir en finale du championnat de France est un sentiment intense aussi bien pour le joueur que pour le coach. J'ai aussi vécu de beaux souvenirs en équipe avec les filles. Cela a toujours été très positif pour moi avec des instants riches en émotions, en partage. On sentait que les gamins étaient heureux et cette sensation c'est le plus grand bonheur qu'un entraîneur puisse ressentir. Après, lorsque l'on a affaire à des enfants moins bons, l'on est obligé de revoir sa copie. Mais que ce soit pour le haut niveau ou pour les petites catégories, il existe un dénominateur commun c'est la motivation. Et l'application, l'implication que tu peux mettre à faire les choses. Pour moi que tu sois bon ou pas, que ce soit du loisir ou de la compétition, si tu es motivé, que tu écoutes bien le pro, que tu mets en place ses consignes et que tu essaies de faire du mieux que tu peux, tu as la possibilité de vraiment progresser et trouver une évolution dans ton tennis. Il existe des fondamentaux qui me semblent vraiment essentiels pour trouver du plaisir.

 

En quoi le fait d'avoir joué à haut niveau vous aide t-il pour votre carrière d'enseignante?

Si tu es ouverte aux autres et que tu es dans une démarche de partage, d'analyse de ta propre expérience et que tu souhaites la transmettre, celle-ci te sert constamment. Que ce soit à n'importe quel niveau et à n'importe quel moment. Avoir pratiqué le tennis à haut niveau m'a vraiment boostée dans les moments difficiles. Lorsque j'avais des groupes difficiles à gérer, le fait d'avoir été bien encadrée dans le passé m'a permis de me remémorer la situation de l'entraîneur à cette époque là. Je pensais à ceux qui m'ont entraînée et ces bons souvenirs m'ont donnée réconfort et courage. J'ai vu que cela ne tombait pas tout cru. Qu'il fallait beaucoup travailler et avoir des qualités ô combien importantes tant à la fois sur un point de vue tennis pur, qu'au niveau mental, physique. D'où un travail un peu personnel notamment sur un plan physique auquel je me suis adonnée en fin de carrière.

 

Quelle est selon vous la différence entre s'occuper des filles et des garçons?

Chez les filles, tout dépend de la personnalité de chacune, du niveau d'extraversion ou au contraire d'introversion, du degré de sportivité. C'est plus difficile que chez les hommes et il existe un côté cyclique dont il faut tenir compte avec davantage de psychologie. Mon souhait est d'insuffler du tennis plaisir car c'est avant tout un jeu et cela doit rester ainsi. Je suis là pour apporter le recul que je peux avoir à la fois comme ancienne joueuse et comme enseignante expérimentée. Le cumul des deux fait que je peux apporter des billes à des joueuses en demande.

 

Que pourriez-vous dire sur l'enseignement de l'école de tennis?

C'est une question d'adaptabilité aux enfants qui se présentent et il faut être le plus pédagogue possible avec un public le jour J. Les enfants sont là avant tout pour passer du bon temps, et une bonne synergie doit régner entre les uns et les autres. Ce sont des moments de partage car les enfants sont en collectif et qui dit collectif dit sociabilité entre les uns et les autres. L'important est d'avoir beaucoup de plaisir à se retrouver chaque semaine, à progresser et à apprendre à jouer au tennis. Apprendre un coup droit, un revers ce n'est pas très compliqué en soi. La difficulté c'est de le mettre en pratique, de jouer. Il faut que les gamins reviennent au club, et cela demande parfois un grand investissement personnel.

 

Vous avez travaillé avec des malentendants. Cela a du être une belle aventure humaine!

Oui, lorsque j'étais entraîneur fédéral la fédération m'a proposée d'encadrer pendant deux ans les championnats du monde et d'Europe des malentendants. Ce fut une magnifique expérience car je n'étais pas du tout dans le langage des signes. J'ai été confrontée à un monde que je ne connaissais pas forcément et c'est là où tu te dis que le handicap n'existe pas. Ces gens là sont comme nous et ne supportent pas qu'on les considère par rapport à leur handicap. Même si tu es obligé de t'adapter quelque peu, tu fonctionnes comme tu as l'habitude de fonctionner. Et si tu le fais avec tes tripes, ta personnalité, ta motivation et que tu te donnes entièrement, le retour est fabuleux. Dans mon équipe il y avait un joueur classé à -4/6 et l'on a fait d'excellents résultats aussi bien côté masculin que côté féminin. Ce fut une belle découverte d'un handicap et un moment inoubliable. J'avais même fait un article pour la Fédération en disant que c'était très formateur que des enseignants aillent au devant de ce public là. Depuis, ils font des formations justement pour se former aux handicaps tennis… Tout ce qui peut enrichir, bonifie d'année en année et l'on apprend tout le temps. J'ai aussi été me former dans des centres comme ceux de Pierre Barthès ou GeorgesDeniau où j'ai travaillé l'été. J'ai appris à m'ouvrir, à observer, j'ai grandi et suis devenue meilleure.

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Les joueurs sont beaucoup plus nombreux que les joueuses ce qui pose problème!

Oui, un peu comme au niveau national. Aujourd'hui, il est important que les filles se sentent bien encadrées car si ce n'est pas trop le cas, elles partent rapidement vers une autre activité. Ce sont des questions qu'il faudrait aborder avec les dirigeants et pas uniquement avec les enseignants afin de déployer davantage de moyens. Le milieu tennistique est machiste, il ne faut pas l'oublier. Quand j'étais cadre technique, ou que j'avais des missions fédérales, cela se passait très bien mais l'effectif féminin était réduit. Je me souviens quand Patrice Dominguez m'avait nommée comme Conseillère technique régionale, on était seulement 4 femmes CTR contre 28,30 hommes. Quand je suis descendue dans le Languedoc Roussillon, les premières années j'étais la seule femme. Lorsque l'on est dans une équipe en grande majorité masculine, faire bouger les choses n'est pas facile. Mais cela a un peu évolué et la Fédération a fait beaucoup concernant l'attribution de postes pour les femmes à tous les niveaux. C'est quand même un métier plutôt masculin, et si j'ai bien réussi dans mes différentes missions, je pense que c'est du à mon bon caractère; à ma forte personnalité et l'on me respectait. Mais cela demande de l'énergie et des efforts, et les filles qui sont mi figue-mi raisin, qui ne dégagent pas forcément quelque chose, c'est difficile pour elles... Quand j'étais conseillère technique régionale et que je m'occupais de la formation, je conseillais vivement aux filles désireuses de faire ce métier de jouer et de maintenir leur niveau tennistique le plus longtemps possible. " Tenez-vous en forme physiquement leur disais-je. Pour l'instant vous avez 25, 26 ans mais vous verrez quand vous approcherez de la quarantaine et encore plus à 50 ans. Vous allez faire des enfants, avoir des obligations familiales et le niveau de jeu dégringole vite. Etre en seconde série n'est pas la même chose que d'être à 15/4. Cela demande des efforts et pour une fille encore plus que pour un garçon…

 

Qu'avez-vous pensé des résultats des jeunes français et françaises à Roland Garros?

Je suis ô combien ravie de ces résultats. Cette nouvelle génération apporte de la fraîcheur au tennis avec des comportements et un état d'esprit vraiment très agréables. Je les trouve très matures pour leur âge et ils arrivent à tenir leur match du début à la fin avec une maîtrise incroyable. A aucun moment, en particulier Hugo Gaston, ils n'ont fait preuve de défaillance. Et puis, on les sent heureux, ils sont dans leur bulle et lorsqu'ils gagnent, ils restent très humbles et modestes. Cela change de certaines attitudes déplacées que l'on peut parfois croiser sur le terrain. Ils sont classés très loin de l'élite mondiale et sont pourtant capables de se hisser au niveau des meilleurs. Ils sont sur de bons rails et ont tout l'avenir devant eux. C'est vraiment encourageant, enthousiasmant et en tant qu'ancienne joueuse et en même temps enseignante, cela me revigore.

 

 N'oublions pas non plus la paire Mladenovic Babos qui a remporté le double!

C'est magnifique surtout après avoir été empêché jouer à Flushing Meadow à cause de la Covid. En plus, Mladenovic a eu une grosse déception après la perte de son match contre une allemande lorsqu'il y a eu une grosse faute d'arbitrage en sa défaveur. C'est bien de repartir sur le double et j'ai trouvé très élégant ce qu'elle a dit après la victoire sur sa partenaire qui ne fait quand même pas partie des meilleures joueuses en simple . Elle l'a chaudement remerciée de l'avoir aidée tout au long de cette finale car elle se sentait crevée et de l'avoir portée de la première à la dernière balle. L'on sent une réelle amitié et entraide entre elles et cela fait partie de la tactique du double de s'épauler. Il faut vraiment s'apprécier pour justement pouvoir accepter que l'autre flanche un peu. Le double est une belle école du tennis, et il faut en parler. Il serait important qu'il soit mis davantage en valeur dans les clubs car en dehors du fait qu'il faut être bon à la volée, il permet de déployer des coups vraiment importants notamment le retour de service. Il implique aussi la notion d'équipe, laquelle devrait également être davantage mise en valeur avec le côté partage et échange.

 

Quels sont vos meilleurs souvenirs de ce Roland Garros 2020?

Le plus marquant reste la prestation de Hugo Gaston et ses matches un peu fous. Je garde une image d'un jeune garçon qui ne se pose pas de questions, qui essaye d'aller jusqu'au bout en donnant le meilleur de lui-même et en nous donnant du rêve. Quel plaisir! J'ai pu parler de lui avec des gens de mon club et ils ont été aussi emballés que moi. Après j'ai bien aimé Fiona Ferro qui me fait penser un peu à Isabelle Demongeot ancienne n°1 française en plus jeune. Et ensuite la performance incroyable de Nadal. Quel exemple pour nos jeunes en termes d'abnégation, de volonté, de courage, de travail!

Agnès Figueras-Lenattier

 

 

 

 

 

 

 

 

17:20 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sport, corps, opinions

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