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mardi, 13 juillet 2021

Geraud Benech

" la chute"," chirac" spectacles en cours" La chute", " Chirac" spectacles en cours" La chute", " Chirac" spectacles en coursOrganiste, co-auteur, metteur en scène, Gérard Benech a adapté et mis en scène deux spectacles en cours en ce moment au théâtre de la Contrescarpe. L’un est basé sur le livre de Camus «  La chute » et l’autre évoque la personnalité de Chirac. Dans cet entretien, il explique sa manière de travailler…

 

 Vous dites préférez chercher la théâtralité dans un texte plutôt que de mettre en scène un écrit déjà crée pour le théâtre. Qu’est-ce qui vous a paru digne de théâtralité  dans «  La chute » de Camus ?

L’on trouve forcément quelque chose de l’ordre du théâtre dans ce personnage de Jean Baptiste Clamence qui s’adresse à cet autre que l’on ne voit pas mais qui dialogue avec lui. Même s’il a vraiment la main sur ce dialogue, le texte fait vraiment exister cet autre. Ce point de départ dramaturgique me semblait très intéressant théâtralement pour le spectateur. De plus, cela ne ressemble en rien  à ce que Camus a pu écrire pour le théâtre qui bien que formidable est très inscrit formellement dans son temps. M’approprier un texte comme « La chute » me donne davantage de liberté car je peux réellement  construire une dramaturgie autour…

 

Comment s’est déroulée l’adaptation ?
Elle s’est faite avec Stanislas de la Touche, comédien de la pièce avec qui je travaille depuis 12 ans. On conçoit les spectacles ensemble, c’est un vrai partenariat. Auparavant, l’ on a construit des spectacles autour de Ferdinand Céline , Albert Camus, Maurice Genevoix.  Pour « La chute », l’on s’est basé sur une adaptation que Stanislas de la Touche avait interprété d’après une autre mise en scène en conservant le principe  des 6 journées qui composent le texte. Parfois celui-ci est  très discursif et lui rendre un rythme a  fait partie de notre travail. On a fait en sorte de privilégier ce qui est davantage porteur d’action plutôt que de la pure réflexion théorique. La vision de Camus qui fait naître l’ironie du personnage est très marquante, très actuelle et très intéressante à faire résonner actuellement. Comme un regard désabusé sur le monde mais écrit avec élégance et sans amertume. A la fin, Jean-Baptiste Clamence plonge dans une forme de folie et devient un homme  revenu de tout qui rit et qui nous le fait partager sur un mode ironique.

 

 

Le texte de Camus est-il totalement respecté ?

On a voulu garder le texte dans l’ordre à part ce récit du pont que l’on retrouve à plusieurs endroits du texte et qui selon moi constitue le noyau dur du spectacle. Je l’ai mis au début, et je le remets plus tard pour montrer que c’est vraiment le point d’appui. Mon idée était à travers ce récit fondateur de la problématique du personnage, de construire un individu au profil d’exilé, un peu décadent qui règle une affaire personnelle autour de cette histoire dont il est victime et qui déclenche tout.  Se profile une espèce d’auto-analyse, d’introspection par le biais d’accessoires comme un magnétophone et une machine à écrire. L’auteur écrit l’histoire et en même temps la raconte. Il règne une sorte de parallèle, un va et vient entre ce qui pourrait représenter ce bar situé à Amsterdam représenté par univers sonore d’un côté et un univers visuel de l’autre qui représente l’intimité de sa petite chambre. Des bruits de porte se font entendre et j’ai essayé d’imaginer un lieu dans lequel il revient doté de cette volonté de creuser cette histoire qui lui est arrivée.

 

On sent une progression  jusqu’à la présence  d’une certaine folie !

Oui mais cette folie est assez mystérieuse, peu classique et ne ressemble pas à un état de folie que l’ on peut observer habituellement  dans certaines pièces. Ce sont plus des accès de folie  qui constituent ce que Camus  appelle «  La chute ». Lorsque la chute survient le matin et qu’il erre avec l’impression de régner sur le monde, quelque chose qui dépasse la normalité se met en place. Il est habité par une espèce d’épiphanie, mais on comprend que passé ce moment là, il va revenir à ce qu’il est véritablement . On a essayé de représenter cet état par vagues avec un certain lâcher-prise, une certaine folie et un retour à la normale. En fait, selon moi tout est contrôlé…

 

Dans ce spectacle, il existe  un gros travail sur le corps !

Oui c’est important pour ce comédien qui aime beaucoup aborder tous les rôles du point de vue du corps, du physique. Il a été formé au théâtre physique et pour lui c’est primordial de ressentir le texte à travers l’énergie du corps. Je trouve d’ailleurs cela assez juste s’agissant du personnage tel qu’il se décrit souvent c’est-à-dire comme un danseur. Et puis c’est Camus, "le danseur". Quelqu’un qui est dans le sport, la danse, la séduction. Dans ce sens là, c’est un peu l’anti-Sartre. Il assume son corps, en jouit. Le personnage est donc le reflet de la personnalité de Camus et se décrit lui-même comme un ex séducteur, un homme qui possède les preuves de ce qu’il avance. C’est ce sur quoi nous avons voulu insister…

 

Vous avez  recours à beaucoup d’accessoires ?

Comme je l’ai dit le magnétophone et la machine à écrire sont là pour raconter ce travail d’introspection racontée visuellement et aussi gestuellement. Mettre sous différentes formes cette expérience avant qu’elle ne devienne un texte nous a paru important. C’est un souvenir, une parole qui devient une parole enregistrée, un texte tapé que l’on réécoute, que l’on enregistre. Le miroir a un rôle un peu différent.. Il raconte aussi cette 2ème dimension, celle de la folie du personnage, ce dédoublement. Le personnage se regarde au début pendant un bon moment. Un moment de surprise se profile lorsque l’image apparaît progressivement dans le miroir. C’est vraiment l’idée de son inconscient qui se matérialise derrière lui, ce personnage moqueur, errant. Une sorte de conscience sans morale juste là pour rire encore plus fort que ce dont il rit lui-même. Quant au mannequin, il signifie l’image de cette femme habillée en noir qui porte son propre deuil.  Elle est  là pendant le spectacle comme une espèce de statue qui se rappelle au bon souvenir de cet homme qui n’a rien fait pour la sauver…  A la fin, il va vers elle à nouveau avec ce dernier rappel de la scène du pont.

 

La musique est très présente !

Avant l’ouverture du « Hollandais volant » de Wagner, on trouve l’histoire de la Hollande, du navire. Une belle illustration thématique à laquelle il  me plaisait bien de penser . Existe aussi cette puissance épique contenue dans cette ouverture évoquant le retour de cette vision du point noir sur la mer, cette culpabilité qui le poursuit. Je trouvais que cette musique méritait de porter tout le lyrisme contenu dans ce texte. On entend aussi des musiques que j’ai créées moi-même, des effets sonores très contemporains. Et puis des emprunts musicaux avec « Le tombeau des regrets » de Sainte Colombe et  la viole de gambe. Puis pour finir «  Les pas sur le neige » de Debussy. Je mets du son dans tous mes spectacles. Pas forcément de la musique en tant que telle mais des bruits. Dans le dernier spectacle que j’avais fait sur Céline, j’ai utilisé « Les vexations «  de Satie comme un leit motiv qui revient. Avec une bande son très chargée mais réaliste sur l’univers de la maison de Céline. Les danseuses en haut, les chiens qui aboient...

 

Lorsque vous avez adapté le film de Ken Loach " Moi, Daniel Blaké" avez-vous mis aussi beaucoup de musique ?
Il y a effectivement une très belle pièce de violon celtique irlandais très mélancolique à un moment donné qui revient. A un certain moment,  émanait vraiment une sorte de bulle de mélancolie et je trouvais cette musique très adaptée.Mais c’est moins musical comme ambiance. J’ai voulu rester assez fidèle à l’esprit du film. 

 

Pour «  Chriac » il y a aussi des bruits au début qui en quelque sorte amorcent le spectacle !

Il y a une bande son mais assez brève que j’ai réalisée dans le but de porter l’univers onirique.. Je pars de cette femme qui écoute au casque une musique de relaxation  avec des vagues, des cloches tibétaines et aussi de petits cailloux qui résonnent dans le vent et qui s’entrechoquent de manière aléatoire. Cela donne un univers sonore très lié à la méditation ; à ce genre de choses… J’aurais voulu en mettre plus mais je sentais que les comédiens ne le souhaitaient pas vraiment. J’ai donc essayé de tenir compte de leur désidérata.

 

Pourquoi Chirac ? A-t-il un côté théâtral selon vous ?

Nous ne sommes pas les seuls à avoir été attirés par le personnage et les politiques ont toujours fasciné. Toute la série des rois de Shakespeare sont des personnages politiques. Mais là c’est une façon d’aborder autrement l'homme non pas par la puissance du personnage dans son histoire mais par une sorte de subterfuge où on le retrouve après sa mort. L’idée est partie de Dominique Gosset mon co-auteur directeur du théâtre de la Contrescarpe et producteur du spectacle. Il est venu me voir et m’a dit sans avoir d’idée vraiment précise « Je veux faire un spectacle sur Chirac, je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant à faire. » On a réfléchi, on a lu beaucoup de biographies, on a écouté de nombreuses interviews, notamment les cérémonies de vœux, les discours, les reportages sur lui.  On a également parcouru les renseignements fournis par les deux personnes qui l’ont approché de la manière la plus intime Jean-Louis Debré et Jean-Luc Barré. Notre souhait était d’approcher Chirac par le bout un peu plus secret du personnage en essayant de percer ce qui se cache derrière le masque. Il a quelque chose de théâtral dans sa façon de s’exprimer, de se mouvoir. L’écriture du texte a été très longue 2 ans. On a fait 14 versions et on a vraiment peaufiné puisque le COVID nous en a laissé le temps. On a remis en cause beaucoup de choses à un certain moment.  On s’est dit que l’on n’était pas sur la bonne voie, on a refait autrement pour finalement parvenir à une version qui nous a plu.

 

Y a-t-il selon vous  quelque chose chez Chirac qu’il n’y a pas chez les autres ?

Oui comme quelque chose de plus savoureux !... Il existe  ce rapport à l’inconscient collectif qu’il a déclenché peut-être malgré lui, et qu’il a entretenu habilement. Même si certaines personnes ont éprouvé de la haine à son égard, beaucoup d’autres ont éprouvé une véritable affection pour lui. Il rappelle un peu le personnage du roi dans l’ancien régime. Des personnes pour qui le peuple avait parfois une haine violente mais souvent aussi une sorte d’attachement car il les représentait. Quand j’ai commencé à travailler avec Dominique Gosset, je lui ai dit que Chirac me faisait penser à Henri IV. Le bravache, l’homme politique avant le roi qui chargeait à la tête de ses troupes. C’est l’homme au long nez, la bonne chair, les bons vins, les femmes, le franc parler et la capacité de s’y prendre avec le peuple.

 

Avez-vous trouvé l’acteur facilement ?

On a cherché un peu car ce n’est pas évident de trouver un comédien qui incarne bien Chirac. Marc  Choupart a commencé assez jeune sa carrière à la Comédie française avec J.Pierre Vincent. Il vient du théâtre subventionné que je connais bien. J’ai souvent travaillé avec des acteurs de ce monde là avant de travailler avec ceux venant du privé. Il existe une grande exigence par rapport au travail et pour moi ce qui est primordial c’est d’avoir un comédien disponible pour aller au fond  du travail de direction du jeu. Pour ce spectacle, on y a vraiment passé des heures, avec un vrai plaisir celui de comprendre qui était Chirac du point de vue du maniement de la langue. Comment il parle, quel rythme il emploie, comment il chante la langue. Le texte existe aussi avec les trous. C’est-à-dire dans les silences, les commentaires, dans l’écoute des uns et des autres. On a vraiment fait un travail de partition, et l’on a toujours voulu entendre Chirac le dire. On entendait sa voix, ses silences, son ironie, ses commentaires à peine perceptibles . Tout était déjà dans le texte. Une fois que l’on tient la langue on tient le personnage. Au moyen d’accessoires on a vraiment transformé le personnage. Il porte une perruque faite d’après des photos de Chirac par un des perruquiers de la comédie française, et les lunettes ont été prêtées par la maison Bonnet où se ravitaillait Chirac. Le personnel a été délicieux et ravi de participer à cette aventure. Je pense qu’il y a des moments où l’on a l’impression d’être en face de Chirac et j’aime beaucoup ce trouble. Si je le fais c’est d’abord pour m’impressionner personnellement, pour me donner cette émotion du trouble. J’ai une saine naïveté de spectateur d’enfant se laissant happer par l’illusion du théâtre. Cela me plaît beaucoup et j’aime profondément jouer avec cette technique.

                     Une manière différente de procéder avec les deux comédiens :

Quant à l’actrice Fabienne Galloux, elle est arrivée beaucoup plus tard car elle a remplacé l’actrice initiale. Elle vient du privé et du boulevard et la manière de la diriger était totalement différente. Il a fallu l’inciter à ralentir, à chercher les émotions, une fragilité car généralement les comédiens de boulevard fonctionnent sur une énergie. Mais c’est une comédienne vraiment brillante qui donne bien satisfaction quand elle a compris ce qu’on lui demande. Dans la pièce, c’est un personnage un peu polymorphe car à certains moments elle se transforme en psychanalyste, puis en journaliste par certaines questions où elle titille l’homme politique.  On a imaginé quelqu’un qui sans doute a été séduite par cet homme et peut-être comme une femme à un moment donné en quête d’une figure paternelle. Qui dans son rêve imagine que Chirac pourrait être son père.

 

 

Il existe aussi un travail intéressant sur l'éclairage!

C’est un travail qui tient compte de ces petits lieux qui accueillent un certain nombre de spectacles à la suite et qui n’ont pas un nombre de lignes de lumières très importants.  Il faut donc se montrer d’autant plus débrouillard pour éclairer. Pour «  La chute » j’ai vraiment voulu trouver des lumières. Mais pas des lumières de face ou de pleins feux et je veux montrer le plateau le moins possible. J’essaye d’éclairer les comédiens, les objets, de désigner certaines zones mais un plein feu sur le plateau je n’ai jamais fait, je ne peux pas. Pour moi c’est un processus qui dépoétise tout car on montre le théâtre. Or si on le voit  tel qu’il est dans sa réalité, on ne peut pas rêver.  Il faut le voir dans son illusion et la lumière aide beaucoup. Pour le décor, on a 2 fauteuils et une chaise prêtés par le Sénat. L’idée c’était vraiment d’être dans un jardin public. Le reste de ce qui est projeté ce sont des panneaux réfléchissants avec une vision un peu trouble, un peu déformée des images et des comédiens.  Avec selon l’endroit où l’on est placé un regard un peu différent... On entre dans le rêve, c’est la dramaturgie de cette pièce là. Les films projetés ont été réalisés à partir de photos dont on a essayé d’optimiser l’aspect onirique… Elles sont de Romain Veillon un des meilleurs photographes selon moi du mouvement Urbex.  

 

Vous considérez-vous comme un metteur en scène plutôt directif ou au contraire qui laisse plutôt libre le comédien ?

Je pense que je suis très accompagnant et je pars toujours du comédien. Je ne fais pas jouer du saxophone à une clarinette. Je pars du comédien, de ce qu’il est physiquement, vocalement et puis aussi du matériau que l’on travaille, du texte, du personnage et j’accompagne le comédien au plus près. J’ai une idée très précise de la manière dont la langue doit sonner ; c’est mon oreille musicale. Et j’essaye de m’en servir sans contrainte ; Mon plaisir c’est la création en équipe sans les relations de pouvoir. Parfois, je prends des décisions, parfois j’argumente, mais c’est vraiment un travail en relation avec la personnalité du comédien que j’aime réaliser…

 

Agnès Figueras-Lenattier

 

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