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jeudi, 25 mars 2021

Frederique Bangué

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Originaire dAnnecy, arrivée à l’athlétisme par hasard, et obtenant très vite des succès, elle a commencé à prendre le car pour Paris. pour participer aux compétitions de sa discipline le 100m  «  La grande aventure commençait explique t-elle avec à la clé les matches internationaux. C’était une expérience interessante pour une jeune fille d’immigrés avec en plus de belles rencontres humaines »… Elle a notamment été championne de France et  d’Europe du 100m et comptabilise plus de 50 sélections en équipe de France.... Après avoir arrêté sa carrière de sportive de haut niveau, elle a travaillé dans les médias pendant 10 ans. La voilà maintenant créatrice d’un magazine «  Salto «  destiné à donner des conseils de tous ordres aux parents qui veulent accompagner leurs enfants faire du sport… 

 

Avant de devenir une athlète de haut niveau, vous avez commencé par le basket!

Oui, parce que j’étais grande et c’est le premier sport que l’on fait dans ce cas là. Je n’étais pas très douée, mais cela me permettait de sortir de la maison, de voir des copines. On prenait le car pour aller voir des matches; c’était un début de vie sociale. Cela m’a permis de donner un sens à ma vie, car pour moi, le sport apprend les choses essentielles de la vie : ce que l’on découvre sur son corps, le développement personnel, le rapport aux autres, les règles  de l’entraîneur. 

 

 

Ensuite vous avez pratiqué le 100m!

Lorsque l’on fait du 100mètres  et que l’on n’est pas mauvaise, on se retrouve dans le 4 x100 avec les plus rapides. Lors d’un relais, la partie technique et surtout un bon esprit d’équipe sont alors de mise. . On passe toute l’année à être adversaire et à la fin de l’année on nous dit «  Vous allez courir toutes ensemble pour essayer de ramener une médaille. C’est une mentalité , un switch à adopter au milieu de l’année qui n’est pas forcément simple. D’autant plus si ta copine n’a pas été sélectionnée ou lorsque la fille avec qui tu vas courir t’a battue d’un centième sans que tu en sois convaincue. Ou qu’elle t’a pris ta place la fois d’avant… De petites choses difficiles à accepter surtout en pleine jeunesse.

 

Comment fait-on alors pour s’adapter à cette situation?

Un objectif commun nous réunit. A mon époque, à part Christine Aron, Marie-Jo Pérec, on ne gagnait pas beaucoup en individuel et le relais constituait donc une opportunité de gagner des médailles. Une situation qui nous stimulait pour nous transcender. Surtout lorsque l’on n’était pas loin de la victoire ou que l’on avait battu un record de France.  Mais la rivalité qui régnait tout au long de l’année n’englobait pas toutes les athlètes. Comme je le disais, on était jeune et l’on se retrouvait confrontées à des problèmes non seulement au niveau sportif mais aussi d’ordre plus général comme par exemple les entraîneurs qui ne s’entendent pas. Mais c’est justement la force du sportif de haut niveau de savoir s’adapter au contexte et de faire en sorte de ramener la médaille par tous les moyens légaux possibles.

 

Pourquoi le 100 m?

J’étais feignante, donc le plus court possible était le mieux. D’ailleurs, je préférais le 60 m l’hiver en salle et j’étais même meilleure dans cette discipline là. C’est là que j’ai remporté ma plus belle médaille. J’avais aussi une expansivité naturelle, et j’étais une des meilleures partantes dans les starting-blocks. J’avais un très bon de temps de rédaction donc le choix s’est fait assez naturellement.  Ma morphologie était davantage basée sur le sprint que sur le long. En plus, avec le long ma tête n’aurait pas suivi…  Je ne suis pas faite pour courir longtemps et de plus, comme je suis souvent en retard, je cours beaucoup pour rattraper mon retard…Puis je trouvais le 100 mètres assez ludique. 

 

Comment peut-on être feignante et être sportive de haut niveau?…

Souvent dans les entreprises , on dit que les meilleures employés sont souvent les feignants car ils vont s’organiser pour essayer de gagner du temps. Feignante oui, mais je reste quand même perfectionniste. Quand je travaillais dans les bureaux, je pouvais rester des heures à chercher des formules sur les tableaux XL pour qu’un jour l’on appuie juste sur un bouton et que tout fonctionne… C’est vrai qu’il a fallu que je débarque à Paris pour mettre les bouchées double. Au départ, je n’étais pas trop prête à me faire mal. 

 

Cela a t-il été dur en tant que femme de couleur?

Je sais qu’il y a eu des abus,  et je connais des gens qui ont beaucoup souffert psychologiquement. Mais personnellement je n’ai pas été victime de quoi que ce soit. Même si le sport était surtout réservé aux hommes à l'époque, en athlétisme, il y avait déjà beaucoup de mixité. Et quand je suis arrivée à Paris, c’était pour moi une grande découverte de rencontrer tant de personnes de couleur. A Annecy, nous étions très peu et l’on se connaissait toutes. Il n’y avait aucun problème d’intégration, et c’est la raison pour laquelle j’y suis retournée et que j’y vis.  J’ai eu droit à la même scolarité que tout le monde ; je suis une vraie enfant de la République.  En tout cas, je considère être un modèle de réussite d’enfant de la République. Je n’ai pas tout réussi dans ma vie mais ce que la République m’a apportée, j’ai essayé de l’exploiter pour en faire quelque chose de positif.  Une fois oui, j’ai vraiment subi le racisme, je voulais refaire ma carte d’identité et c’était la première fois que l’on me demandait de justifier mon identité. J’en ai d’ailleurs pleuré, mais sinon, je n’ai pas à me plaindre de ce côté là.  Je pourrais juste dire que quand j’étais jeune, je n’étais pas la couleur à la mode. Je n’étais pas blonde aux yeux bleus, je n’avais pas d’amoureux et n’étais pas très populaire.  Mais c’est tout. D’un côté,  je ne veux pas faire celle qui crache sur la soupe mais d’un autre côté je pense qu’il existe vraiment des gens qui en souffrent beaucoup plus que moi. Il est vrai aussi que d'avoir fait du sport à haut niveau a transformé le regard  que les gens me portaient. Et puis, j’ai la chance d’avoir des parents très érudits qui m’ont permis de parler un français correct, châtié. L’éducation joue un rôle ainsi que la manière dont on gère tout cela. Mais je me sens totalement solidaire des personnes qui vivent la discrimination et j’appuie totalement cette cause pour que l’on soit tous égaux.  Plus les gens qui n’en souffrent pas parleront, mieux ce sera et plus les gens qui pensent qu’il faut faire quelque chose se manifesteront, plus les choses bougeront…

 

Lorsque vous étiez athlète de haut niveau avez-vous subi beaucoup de réflexions misogynes?

Je ne le dirais pas de cette manière. Est-ce que l’on était bien payé, je ne m’étais jamais posé la question mais ce n’était pas encore professionnel sauf les  dernières années où j’ai pratiqué. Par contre, l’on se comportait un peu comme des hommes avec un petit côté garçon manqué. C’est peut-être justement pour cela que l’on s’était mises au sport. Mais en même temps, on était extrêmement féminine. Oui, je me suis prise quelques réflexions parce qu’en équipe de France on prenait des kilos et kilos de valises avec toutes mes copines et l’on faisait des défilés de mode.On se changeait tout le temps, on était bien coiffée, maquillée, on avait des boucles d’oreille, on se faisait les ongles… J’avais un piercing, des tatouages... 

 

Après l’arrêt de votre carrière vous avez beaucoup travaillé au sein des médias. Pas trop de machisme non plus?

Je pense que je faisais preuve d’auto-dérision à l’époque. J’ai utilisé cette arme  ce qui m’a sans doute permis  de clouer la bouche des gens qui du coup ne me disaient rien. Je disais toujours «  Je suis un double quota, je suis une femme, je suis noire et j’ajoutais triple avec le sport.  On a souvent voulu me mettre dans des cases mais l’ais-je vraiment été? En tout cas je ne me suis pas laissée faire, et n’en ai pas souffert. Ou en tout cas, ça ne m’a pas atteint. Je me suis démenée à ma façon, j’ai utilisé d’autres armes afin de réussir à faire mon trou…

 

Vous êtes forte!

Pourtant je me sens extrêmement fragile mais souvent on me le dit effectivement.  Parfois je me dis «  Je suis fatiguée, c’est hyper dur de tout le temps tout porter « mais quand on n’a pas le choix on avance.  C’est vrai cela dit, que je ne suis pas de nature à m’apitoyer sur mon sort.  J’ai toujours dit que j’étais une tête chercheuse, je réfléchis comme une tête chercheuse, je cherche la solution. S’il y a un mur devant moi, je vais chercher à le contourner, à grimper. Pour moi, il existe toujours une solution et je ne me dis pas  "Il y a un mur devant moi, je n’ai pas de chance." Mon cerveau n’intègre pas ce genre de réflexion. J’ai une façon d’agir et de réagir face à l’adversité qui n’est pas commune; c’est ça qui fait la différence avec la personne lambda. Mais par contre, je suis extrêmement solidaire. Quand j’en parle  de cette manière, j’éprouve une certaine gêne, car j’aimerais beaucoup défendre cette cause. J’ai tendance à dire aux personnes qui partent dans ce chemin là «  Bats-toi » Je pars du principe que la première personne que l’on peut changer dans le monde c’est soi et ses actions. 

 

 Comment viviez-vous la notoriété?

J’ai eu la grosse tête quand j’avais 14, 15 ans. On me l’a fait savoir, et là encore je remercie mes premiers entraîneurs qui étaient davantage des éducateurs, des formateurs que des entraîneurs, des coaches à proprement parler et qui me l’ont fait comprendre. ILs nous accompagnaient surtout dans notre développement personnel et dans notre condition en tant que citoyenne. Quand on commence à obtenir des résultats, du jour au lendemain on a des amis, on devient populaire, et plein de choses de ce genre qui font  que l’on a tendance à se prendre pour une autre.  Je ne pourrais pas dire exactement comment cela se manifestait mais tout ce que je sais c’est qu’un jour, je mangeais chez mon entraîneur avec 3,4 athlètes une crêpe party, et je me suis pris un savon par tout le monde » Tu as pris la grosse tête, tu es comme ci, comme ça. »  Je n’étais plus dans la réalité des faits , et je me suis alors subitement rappelée ce qui était important. Je pense que depuis cette période là, l’humilité a été un de mes traits de caractères que je voulais absolument garder, quelque soit ce que je voulais vivre dans ma vie. L’humilité, c’est la base. Je sais que je me donne beaucoup de mal pour ça. Majoritairement, ça se fait naturellement, mais il existe des moments de vie grisants où l’on rencontre des gens importants, et où l’on réalise des choses qui peuvent vous emporter un peu loin. Quand j’ai lancé Salto, mon magazine pour aider les parents à accompagner les enfants vers la pratique sportive, ce fut  très compliqué. Et quand j’ai pu sortir le premier numéro, j’aurais pu frimer auprès de tous ceux qui disaient que je n’y arriverais jamais.  A ce moment là, je me suis dit que l’on ne pouvait pas en vouloir aux gens d’être à la limite de leur imagination . Chacun fait avec ce qu’il a appris, ce qu’il porte. en lui.  Ces raisonnements m’accompagnent quotidiennement, ne serait-ce que pour comprendre les gens, rester en lien avec eux.  Si on a la grosse tête et que l’on se laisse emporter, on n’apprend plus car on pense déjà tout savoir.  J’ai pleine conscience  que je ne sais pas tout, et même que je ne sais pas grand chose.  D’ailleurs une des choses que j’ai apprises du haut de mes 44 ans, c’est que personne ne sait et que l’on fait tous comme l’on peut. Il faut trouver sa voie, celle qui nous correspond. 

 

Vous avez déclaré que vous n’avez pas bien préparé votre reconversion. Pourtant vous avez fait beaucoup de choses après votre carrière d’athlète!

Lorsque je travaillais à la télé, radio, j’avais effectivement la sensation d’avoir réussi ma reconversion. J’ai fait ça 10 ans ce qui est déjà pas mal. En effet, souvent  les consultants viennent, font 3,4 ans et repartent car on va prendre le dernier champion pour commenter la nouvelle course.  Seuls les meilleurs restent. Quand j’ai arrêté les médias, même si j’ai fait sub de co, je n’étais pas capable de faire grand chose.  Je n’avais pas une expérience personnelle très développée à 35 ans.  Les médias c’est éphémère, beaucoup d’appelés, peu d’élus et il reste quoi? Quand on a la chance d’avoir vécu des choses  passionnantes et peu ordinaires que ce soit dans le sport ou dans les médias et que l’on se retrouve le bec dans l’eau, on se dit forcément que l’on a raté quelque chose…

 

Vous avez arrêté les médias de votre propre gré?

Oui comme dans l’athlétisme car les conditions n’étaient plus optimales. Les émissions que je faisais ont disparu et il fallait trouver  autre chose. Et puis j’ai eu ma fille. J’habitais à Bordeaux et je devais faire la navette en laissant ma fille 3 à 4 jours par semaine avec son père et une nounou. L’argent rentrait, c’ était passionnant mais la situation questionnait en tant que mère. Surtout que son père me faisait remarquer qu’il avait besoin que je l’accompagne dans l’éducation de notre enfant. Et quand l’une de mes émissions s’est arrêtée, plutôt que de chercher à en faire une nouvelle , on s’est dit que c’était peut-être le moment de raccrocher le micro après les pointes. Et je me suis posé la question de la reconversion.

 

Vous étiez alors un peu désemparée question professionnelle!

C’est une question de sémantique.  Quel est le degré pour dire que l’on est en dépression, en  burn out, on a actuellement plein de nouveaux mots. Des moments difficiles j’en ai traversé; l’année dernière aussi mais je les considère plus comme des moments d’introspection. Et puis en vieillissant, j’arrive mieux à les canaliser. Je suis devenue secrétaire commerciale pour le constructeur automobile Porsche. Les clients étaient passionnants et tout ce que je fais, je le fais à fond.  Je l’ai fait avec la rage du désespoir pendant 5 ans et avec  beaucoup d’intérêt et l’envie de transformer quelque chose.  Il y a des moments où je me suis dit « J'ai utilisé tout mon capital chance, j’ai déjà vécu des choses extraordinaires, j’en ferai peut-être moins maintenant. C’st vrai qu’il y avait un petit côté répétitif et pour quelqu’un comme moi qui a vécu une vie quelque peu atypique, c’ était un peu difficile parfois même si je ne dénigre pas du tout ce genre de situation. On m’a même dit «  Tu as couru pour la France, tu mérites la médaille du mérite." J’ai eu la chance de voyager, de rencontrer des gens passionnants, d’accéder à un certain niveau d’étude et après de préparer une reconversion. Je ne vois pas ce que la France va me donner de plus, je considère avoir déjà eu beaucoup de chance.  Quand on me disait «  Vous êtes courageuse », je pensais à ma mère qui travaillait en usine et qui se levait à 3h du matin. Pour moi le vrai courage c’est ça. Les gens en parlant de moi utilisaient souvent le mot sacrifice en parlant de ma vie. Bien sûr je ne suis pas allée en soirée tous les samedis soir, mais à la place je partais en déplacement. Le sacrifice c’était plutôt ma mère et sa vie.  Elle rayonne encore quand elle parle de ces années là. Elle avait une vie sociale, et sa vie tournait autour de son boulot.  Mais personnellement à 35 ans, j’avais besoin de  me mettre des challenges personnels. Après, il y a des métiers qui ne sont pas forcément les plus valorisants ni les plus gratifiants mais tant que l’on a une passion à côté, l’on trouve un moyen de s’équilibrer.  C’est ce que j’ai fait à l’époque où je travaillais ainsi.  Je réfléchissais au sens que je voulais donner à ma vie. Je me disais « J’ai peu d’argent, et sur mon lit de mort si je ne finis pas SDF dans des conditions catastrophiques et que je ne laisse pas ma fille dans une situation déplorable je pourrais me dire que j’ai réussi ma vie avec tous ces souvenirs. Et avec tout ce que j’ai appris et tout ce que j’apprends encore. Et le fait de les transmettre représente pour moi une vraie richesse.  Mais c’est vrai que quitte à faire j’aimerais quand même avoir assez pour être à l’abri et pouvoir m’occuper de ce qui me passionne réellement, de ce qui me nourrit vraiment. Et laisser quelque chose de sympa, ne serait-ce qu’à ma fille et à quelques personnes que je connais. Je me dis que ce serait plus sympa que de mourir en laissant des millions sur mon compte en banque…

 

Comment en êtes-vous venue à créer le magazine" Salto"?

Ma première motivation a été ma fille.  Je n’ai jamais tellement parlé de mes résultats. Mes amis savaient que j’étais sportive de haut niveau, mais je ne racontais rien. J’étais plutôt du genre à cloisonner, à dire " C’est du passé. " Je ne voulais pas être une ancienne athlète , surtout pas. Même avec ma fille, j’en ai très peu parlé.  Un jour pourtant elle l’a su à l’école avant que je lance le magazine. On a aussi trouvé plein de médailles que l’on gagne aux championnats de France que ce soit fédéral, scolaire ou les médailles ou lors d’épreuves régionales. Ma mère avait tout ça dans un coin. Un jour ma fille m’a dit « Tu as gagné plein de médailles, moi aussi je veux en gagner. « J’étais déjà scotchée par le fait qu’elle me parle des médailles que j’avais gagnées. Elle n’ y avait jamais fait allusion auparavant, elle s’en fichait complètement. Et puis tout d’un coup, elle veut gagner des médailles. Elle faisait de la gym, elle a mon gabarit, est très souple, mais les grands en gym ce n’est pas simple. Donc je la regardais en me disant "Est-ce qu’elle peut gagner des médailles, est-ce que je veux qu’elle en gagne, est-ce que je lui souhaite de faire ce que j’ai traversé." En tout cas, je ne me voyais l’accompagner sur une piste d’athlétisme où j’ai eu souvent froid… Je me suis dit que j’avais du lui mettre un doute dans la tête, que je n’avais pas confiance en elle. Mais j'ai finalement conclu «  Le sport avant les médailles, c’est la réalisation de soi-même, les rencontres, les copains, les déplacements, la rigueur, l’’effort  l’important." C’est  l’école de la vie avant tout. J’avais déjà le projet lointain de créer un magazine, un ami me l’avait conseillé. Je lui ai répondu qu’il était complètement taré et je n’y croyais pas du tout. L’on s’était dit que l’on pourrait faire un journal sur le sport local, mais j’y réfléchissais sans plus.  Quand est arrivé ce moment là avec ma fille, je me suis dit il est là le sujet. Les parents n’ont pas les outils pour accompagner leurs enfants dans la pratique du sport. Or c’est un super complément à l’éducation et à ce que l’on apprend à l’école.  En outre, en tant que parents on travaille plus qu’avant, et on a beaucoup plus peur  pour nos enfants. Quand on jouait dehors à mon époque, nos parents n’avaient pas peur que l’on se fasse enlever, violer. A cela se rajoute la fatigue psychologique du fait que l’on travaille davantage, plus un super palliatif avec tous les écrans.  Plus facile de dire à son enfant « Joue avec ta play station, prends ton iPod que de l’emmener faire du sport. Pour moi, c’est très important de remettre le sport comme un complément d ‘éducation  sur le plan physique, psychologique et même professionnel. En outre, il existe quand même beaucoup de débouchés pour des jeunes qui font parfois des métiers qui ne leur plaisent pas vraiment. Le premier numéro est sorti en 2018, il faisait 24 pages, et avait en couverture notre parrain Frederic Michalak un rugbyman. Oh quelle aventure compliquée. La fameuse citation de Marc Twain «  Ils ne savaient pas que c’était impossible et ils l’ont fait »… Je suis vraiment partie dans une aventure complètement dingue, et je me rends compte que c’était gigantesque comme tâche.

 

 

Et vous avez bien réussi puisque vous en avez réalisé sept… 

J’ai eu la chance d’être bien entourée et j’ai fait des rencontres qui m’ont nourrie . Mais c’était très frustrant d’un côté. En effet, j’allais voir des gens en essayant de leur demander de l’argent, et à la fin ils me donnaient juste un conseil. Au bout du 3ème j’en avais ras le bol, sauf que tous ces conseils je le ai finalement tous suivis. Ça m’ a épuisée, mais l’énergie venait de ma fille. C’est d’ailleurs elle qui a trouvé le nom Salto et elle en est très fière. Elle avait 7 ans à l’époque. Et comme ma fille était très fière, je me sentais obligée d’en sortir au moins un. J’en ai pleuré. J’avais aussi un problème qui faisait que je ne dormais pas beaucoup, qui me donnait une sorte d’énergie gargantuesque. J’ai tout appris sur le tas, j’avais mon buisness plan, je rencontrais des gens, je cherchais une agence de com, je prenais des cours en live pour pouvoir réaliser ce projet.  J’étais goulue de travail, je dormais peu, très fatiguée mais j’étais super motivée…Là avec les mesures sanitaires, je suis en stand by et c’est un peu douloureux d’en parler. En même temps, je m’amuse. Déjà j’ai retrouvé un peu d’énergie pour me relancer, car l’année dernière je sentais que je n’avais pas le force de le faire et puis le contexte est tellement compliqué. Je savais que repartir de zéro, me demanderait beaucoup d’énergie et je serre les dents. 5 magazines ont été imprimés et les deux derniers en  digitale mais je ne désespère pas de revenir à l’impression.  Les premiers budgets qui ont sauté sont la communication et le marketing mais pour moi ce sont toujours mes partenaires. Les gens s’abonnaient pour recevoir « Salto » gratuitement dans leur boîte aux lettres. Il y avait un partenariat avec tous les sport 2000 et les clubs et les écoles s’abonnaient par 50,100, 200 pour distribuer à leurs élèves et  à leurs licenciés.  Je communiquais beaucoup sur les réseaux sociaux , plus le bouche à oreille qui fonctionnait assez bien. Et puis dès qu’il y avait un événement et que j’étais invitée je donnais parfois 500, 1000 exemplaires à Chambéry ou autres. Dans le magazine, il y a du sport compétition, du sport scolarité, du loisir et de la santé, plus Salto Kid la partie pour les enfants. Les dernières pages sont faites par des enfants avec des interviews de champions et l’autre partie pour les enfants. Pour qu’ils découvrent des sports, pour répondre à des questions toutes simples comme par exemple pourquoi il faut boire de l’eau, pourquoi le ballon de rugby a cette forme là…Est incluse une  BD où j’ai mis ma fille en effigie . Ma fille est une petite jeune qui aime le sport et  à côté d’elle se trouve un personnage qui n’aime pas le sport. Elle le motive à chaque fois, l’emmène faire du sport avec elle. J’ai un illustrateur qui fait cela très bien.

 

Des conseils de tous ordres

 

Il y a des interviews de champions plus une partie santé dans la partie sport compétition.  Avec des conseils pour l’accompagnement des blessures, une partie psychologie autant dans le loisir que pour la compétition » Mon enfant a perdu. Comment l’accompagner, comment faire le deuil de ses défaites. Une partie nutrition là aussi à la fois pour l loisir et la compétition. Parfois de manière très spécifique comme par exemple pour un marathon. Ce qu’il faut manger avant avec le petit déjeuner du champion, et puis à l’inverse des recettes très  équilibrées pour le bien-être.  Pour le côté scolarité, l' on a beaucoup d’enseignants  qui nous donnent des articles.  Au sein des écoles primaires, les enseignants ne sont pas toujours très bien formés au niveau sport  et ont parfois du mal à tenir le rythme de 3h de sport par semaine dans l’école. A cela on va rajouter un contexte géographique . Nous à Annecy, on a un super terrain de jeu, les gamins font du ski de fond l’hiver, de la voile sur le lac l’été.  Parfois à Paris, il n’y a pas assez de terrain, et il faut des endroits spécifiques pour aller faire du sport. Toutes ces questions de territoires qui font que la pratique du sport n’est pas accessible sont le mêmes pour tous avec des équipements pas toujours adaptés. Des propositions sont faites où l’on raconte l’histoire de ceux qui y arrivent et de ceux qui n’y arrivent pas avec des échanges. Depuis le lancement de Salto, j’ai découvert énormément de gens qui ont de bonnes idées, et qui ne trouvent pas forcément d’échos. Ils le font à leur niveau, ce qui est déjà super, mais du coup leur donner un moyen de s'exprimer permet d’avoir d’autres solutions.  L’idée de Salto est d’accompagner les parents pour qui la priorité n’est pas de faire faire du sport à leurs enfants. Ce qui est normal quand on se demande ce que l’on va leur donner à manger, comment on va payer les fournitures, les vêtements… . C’est la raison pour laquelle,  je voulais que Salto soit gratuit et que l’accès à cette information soit la même pour tous…. 

 

Quels sports fait votre fille?

Elle a fait du basket, du tennis, de la gym, de la danse. Son rêve absolu c’est de faire du cheval et à chaque vacance scolaire, elle fait un stage. Mais c’est un coût et aussi une question d’organisation avec le papa.  C’est vrai que le rapport avec l’animal est interessant; je le découvre aussi. Elle fait du basket en horaire aménagé, 3 séances par semaine.  Elle n’est pas forcément passionnée mais c’est très important pour moi qu’elle ait une activité physique où elle se dépense. Même si elle préférerait faire de l’équitation. Comme je lui ai dit, on commence une année; on la finit. Je l’ai mise aussi au tennis car c’est un sport que j’aime beaucoup regarder.. Elle a fait de la gym mais comme elle n’était pas très douée, elle s’est retrouvée en cours loisirs et elle ne se dépensait pas énormément ment. Elle fait partie d’une génération qui a un rapport à l’effort qui a beaucoup diminué et c’est très important qu'elle puisse se dépenser, transpirer.  A travers la pratique sportive de ma fille, je découvre des univers.  Personnellement aujourd’hui, j’aime le sport loisir, plein air et être en contact et en communication avec la nature. Je le fais surtout avec des amis  pour être bien plus que pour la recherche des résultats. 

 

Vous dîtes tirer des leçons de chaque chose. Qu’avez-vous tiré de la Covid?

Ça m’a permis de me rendre compte , enfin de me confirmer qu’il faut se diriger de plus en plus vers cette quête de sens, que toutes ces rencontres enrichissantes sont sûrement plus importantes que l’appât du gain. J’ai fait du bénévolat toute ma vie et mon enrichissement personnel découle de ces rencontres et dans la transmission.  Et puis au niveau pro, c’est une évolution pour Salto, c’est le digital qui prend de la place. C’est comment faire connaître ces valeurs du sport à travers ce monde digital et louvoyer avec le paradoxe qui consiste à  demander aux gens de sortir de l’écran. La Covid a permis de  faire prendre conscience que le sport occupait une place importante au sein de la société.  D’un côté, il y a une partie des gens qui s’est effondrée faute de possibilité de pratiquer une activité physique, mais d'un autre coté, il y en a plein d’autres qui se sont mis au sport. Cet été il y aura de beaux gosses et de belles nanas sur la plage!…J’ai des amis qui se sont mis à faire du sport tous les jours alors que ce sont de gros fêtards. 

 

Vous dites avoir toujours fait du bénévolat. Quel genre?

Jeune lycéenne, j’ai commencé par faire faire des devoirs aux enfants. J’ai travaillé au Secours catholique à Annecy avec une phrase très importante que l’on m’a dit là-bas et qui me nourrit encore aujourd’hui : "Qu’est-ce que vous voulez faire » , « Je veux aider » . Qu’est-ce que vous aimez faire »? «  Mettez-moi là où il y a besoin » . «  Non, il faut que vous  soyez dans quelque chose que vous aimez faire. Sinon vous allez le faire à contre-coeur et vous n’allez pas durer longtemps et ça n’est pas de l’aide ».. Depuis je me dis que quand on fait quelque chose même pour les autres, il y a besoin d’avoir une certaine justification personnelle.  Quelle qu’elle soit; ça dépend de ce qui nous motive effectivement. J’ai fait plusieurs choses ensuite :  l’accueil de SDF mais j’ai eu beaucoup de mal, je n’étais pas à l’aise. J’ai voulu faire de l’aide aux migrants  et là encore je ne me sentais pas du tout à ma place, j’ai fait aide dans un foyer pour de jeunes mères. Mais je n’avais pas encore d’enfant et je ne connaissais pas réellement leurs problèmes. Ma compagnie n’a pas été très productive non plus. Le premier travail bénévole qui m’a réellement  plu c’était dans un foyer pour personnes en détresse financière… J’ai eu une formation avec des psychologues car lorsqu’une personne a des problèmes financiers, son  estime de soi est complètement dégradée. Il faut donc un minimum d’accompagnement psychologique pour pouvoir comprendre leur problématique et une certaine empathie et compréhension de leur situation. Des assistantes sociales nous aidaient aussi. On recevait des gens et l’on parlait de leur budget. Il fallait réussir à ce que les gens se confient et essayer de leur apprendre à gérer leur budget. : «  Peut-être  que vous n’avez plus besoin de votre voiture si vous ne travaillez plus",  "pas besoin d’un téléphone aussi cher » Je suis loin moi-même d’être une pro dans ce domaine et ça m’a appris aussi.  C’ était très interessant. A la fin, on leur donnait des bons d’achat à la fin pour qu’ils puissent s’acheter des denrées alimentaires. Enfin, j’ai aussi travaillé à  SOS amitié avec 6 mois de formation  et l’on ne pouvait pas répondre aux gens tant que l’on  n'était pas formé… 

 

, Agnès Figueras-Lenattier

vendredi, 19 mars 2021

Christophe Bernelle

psychiatrie,expérience globale,tennisLe docteur Christophe Bernelle actuellement responsable du pôle mental au sein de la Fédération française de Tennis  pour les jeunes de 12 à 20 ans a été n°13 français et 170ème » joueur mondial. Psychiatre, pédopsychiatre, il a d’abord travaillé dans le privé, puis a été responsable de deux CMPP.  Il fait part ici de sa riche expérience… 

 

 

A quel âge as-tu disputé ton premier tournoi?

J’ai disputé mon premier tournoi la coupe Ewbank à l’âge de 10 ans et cette année là, j’ai remporté tous les tournois auxquels j’ai participé. L’année suivante a été beaucoup moins fructueuse car je me suis mis trop de pression. Je me suis dit tu es benjamin 2, tu dois gagner ce tournoi, tu n’as pas le droit de perdre, tu l’as gagné l’année dernière. Tu as un an de plus, les autres sont plus jeunes. « C’est un raisonnement logique, mathématique, mais débile car tu te mets une pression de dingue. Et pour la petite histoire, j’ai perdu au 1er tour contre celui qui deviendra un grand ami Jean-Marc Piacentile avec qui j’ai joué Roland Garros en double. Je perds 9/8 en ayant très peur. Je vois qu’il joue très bien et j’’ai pensé que j’allais perdre. Il était plus petit que moi, c’était la honte. C’est rigolo comme je me suis mis la pression à 11 ans. Amusant en tout cas comme j’ai de bons souvenirs. Je sais exactement sur quels courts j’ai joué mon premier match officiel. En deuxième année minime, j’ai de nouveau fait une bonne saison, et à 19 ans j’ai remporté le circuit satellite au Portugal ce qui m’a permis de faire un grand bond au classement. J’étais -30 et 5,600 ème mondial, et suis devenu n°13 français et 170ème mondial. Début 1983, je gagne mon match contre Boris Becker qui deux ans plus tard remporte son 1er Grand Chelem… Je me souviens aussi très bien quand je suis allé à Roland Garros pour la 1ère fois en 72; j’avais à peine 10 ans. C’est quand même un choc… J’ai vu la demi-finale Proisy Orantès et après j’y suis allé énormément. J’ai assisté à la victoire de Nastase qui est devenu une idole pour moi et je suis content d’avoir joué en double contre lui en 83. Après, l’arrivée de Borg m’a donné envie de faire comme tous ces joueurs. Mais d’un autre côté aimant également le foot que je n’ai pas continué par la suite, je rêvais également de marquer des buts au futur Parc des Princes...Niveau scolarité, j’ai fait un sport études régional au Lycée Lakanal  à Sceaux. Mes parents habitaient juste à côté et contrairement à tous mes potes je n’étais pas interne.  J’ai eu la chance qu’Yves Hugon, mon entraîneur à l’INSEP soit le même que celui de mon club… Après l’obtention de mon bac, je suis parti aux Etats-Unis à l’Université de Miiami ayant obtenu une bourse complète. Je suis un des premiers joueurs français à l’avoir fait. Je suis resté là-bas juste 20 semaines, car j’ai du aller à l’armée que j’ai faite au bataillon de Joinville réservé aux sportifs. J’ai pu jouer beaucoup au tennis, et disputer des tournois à l’étranger, ce qui m’a permis de monter au classement et de jouer Roland Garros à 20 ans...

 

Parle nous de ce match contre Becker!

C’était lors du circuit allemand satellite. Il avait 16 ans, moi 20, c’était un de ses premiers tournois ATP. Il avait bénéficié d'une wild Card en tant que jeune allemand et l’on s’est joué sur moquette au 1er tour. J’étais tête de série de ce petit tournoi et j’arrive à gagner 6/4 au 3ème. Un match très accroché. Il était déjà avec son coach de l’époque Gunther Bosch et deux ans après il gagne Winbledon. Après ma victoire, j’arrive dans les vestiaires et je vois Becker souriant, parlant avec son coach. Il était tranquille, et j’ai même parlé avec lui. Son comportement m’a surpris car normalement quand on perd un match, on est un petit peu effondré. En prenant ma douche, je me suis dit «  Ce mec là, il est trop gentil, il n’y arrivera jamais. C’était l’époque Mac Enroe Connors, il fallait haïr, tuer son adversaire. Maintenant on n’entend plus ce genre de discours, et  heureusement une évolution s’est opérée. On peut être un gentleman comme Nadal et Federer et être encore plus fort que les joueurs de cette époque.  Bien évidemment, il faut être un grand compétiteur sur le court, mais on n’est pas obligé de mal se comporter. Le respect de l’adversaire est important car lorsque tu pars dans de grosses colères, tu te manques de respect aussi à toi. Pour moi le tennis représente de plus en plus un art martial et c’est important de bien se connaître.  Gilles Simon dit dans son livre que c’est important notamment dans la transition de junior à professionnel et je suis complètement en phase avec lui.  Il faut  arriver à prendre le tennis par le bon bout, un des sports si ce n’est  le plus dur mentalement et  arriver à comprendre que cette difficulté va nous aider à mieux nous connaître. Et à faire de nous un homme et une femme épanoui… Pour en finir avec Becker;, je le croise en 1989, 6 ans après, il est devenu n°1 mondial. Je ne l’avais pas revu depuis. Il était tout seul et je l’aborde pour lui raconter ce que j’avais pensé à l’époque.  Il se souvenait et cela l’a fait rire… 

 

 

Tu as joué contre Mats Wlander un peu plus tard dans l’année le 23 mai au 2ème tour de Roland Garros alors qu’il était tenant du titre. Quelle impression cela t-a t-il fait de jouer contre lui?

On m’avait donné une wild card, et j’’avais gagné mon 1er tout en cinq sets… J’ai du jouer le lendemain car à l’époque il n’y avait pas beaucoup de courts. Or j’aurais bien aimé avoir une journée de repos. J’étais bien content de le jouer. J’y croyais dur comme fer et je voyais déjà les gros titres le lendemain dans l’Equipe «  Bernelle bat Wilander. Mais en même temps au moment de l’échauffement, j’ai été habité par une sensation que je n’avais jamais connu : un bras qui tremblait si fort que j’avais l’impression que tous les spectateurs s’en rendaient compte.  Ça m’est tombé dessus; c’était fou. Je n’étais pas du tout préparé mentalement d’autant plus qu’après mes 18 ans, mon entraîneur de club Yves Hugon qui ne connaissait pas le tennis international ne s’est plus occupé de moi. J’étais donc seul sur le circuit. Heureusement que j’ai joué sur le 2 et non sur le Central.  Tout le début du match, je n’ai pas mis une balle dans le court, et je n’ai pas pu agresser Mats Wilander. C’était une machine, il ne ratait jamais. Il ne jouait pas très vite, mais avec beaucoup de longueur de balles. Il aurait fallu que je le bouscule un petit peu, c’était ça le plan. Je n’allais pas rentrer dans des échanges interminables. J’ai pris 6/1 6/1 dans les deux premiers sets mais il y avait quand même quelques échanges. Au 3ème set, je mène 3/1, j’ai des balles de jeux sur tous les jeux et je prends 6/3. 

 

Cela t’avait  déjà fait prendre conscience de l’importance du mental!

Oui, ce fut une expérience très importante à ce niveau là. Après je pars en Angleterre pour jouer sur herbe, surface sur laquelle je n’avais jamais joué. J’étais un peu seul car mon partenaire de double Jean-Marc Piacentile qui était dans le même club que moi a préféré la terre battue. J’avais envie de faire les gros tournois sur herbe avant Wimbledon. J’ai fait les qualifs du Queens, de Bristole et j’étais censé faire les qualifs de Wimbledon. Or c’est là-bas trois semaines après Roland Garros que j’ai décidé d’arrêter ma carrière de joueur. J’étais dans les lectures depuis avril 83. Je commençais à m’ouvrir au mental et à la psychologie, et je suis tombé par hasard sur le livre d’un psychiatre américain Alexander Lowen «  la bioénergie » . L’auteur faisait un peu une critique de la société du toujours plus des Etats-Unis ce qui m’a fait réfléchir sur mon propre vécu. Puis, finalement de bouquin en bouquin, je décide d’arrêter ma carrière de joueur de tennis et d’entamer des études de médecine pour devenir psychiatre. J’avais envie d’aider les autres car justement je suis bien placé pour me rendre compte que lorsque l’on voyage tout seul semaine après semaine et que l’on perd au 1er tour ce n’est pas simple. Et donc que l’entourage est fondamental pour rebondir et apprendre de ses défaites. On ne peut pas toujours gagner. Tsonga par exemple ancien n°10 mondial,  disait que sur une quarantaine de semaines, il gagnait maximum 2,3 tournois par an. 

 

 

Comment en es-tu arrivé à arrêter ta carrière de joueur?

 A l’époque, j’étais plutôt du genre très sérieux, à tout faire très bien. Me coucher tôt, bien m’entraîner. J’étais stressé, me mettais beaucoup de pression et j’étais dans une démarche d’essayer de me détendre avant les matches. Et finalement je suis allé dans l’excès de la détente, j’ai carrément arrêté. Et puis la critique de ce psychiatre du toujours plus chez les Américains m’a incité à faire un parallèle avec le classement ATP revu chaque semaine où l’on veut toujours monter.  L’année d’avant, j’étais beaucoup moins bien classé et j’ai fait un grand bond en avant. Et finalement, je me suis rendu compte que je n’étais pas si heureux que cela, et que je voulais toujours plus… Je m’étais entraîné à l’époque avec Vilas qui n’allait pas très bien moralement ,or c’était une de mes idoles. Son mal-être m’avait fait poser des questions, comme il est normal de s’en poser à 20 ans. Ces différentes lectures m’ont donné l’illusion que j’allais changer le monde en devenant psychiatre. Que j’allais notamment soigner les chefs d’entreprise et que tout irait mieux après pour les employés et le monde entier. Il y avait aussi ce côté tout ou rien  d’un jeune de 20 ans.  Sur le circuit, on ne pense qu’à soi, rien qu’à soi, à son tennis et je me suis dit «  il faut que je pense aux autres. Je vais être plus heureux ainsi. Je rêvais également d’avoir une vie un peu comme tout le monde avec une famille et des amis.  C’est un ensemble de choses qui a fait que j’ai pris cette décision assez rapidement pour me retrouver à la faculté de médecine en octobre. Heureusement que mes parents ont insisté pour que je passe mon bac...C’est important d’avoir des parents qui disent «  mets le bac dans ta poche » .  Ce qui a changé par rapport à mon époque c’est que les meilleurs jeunes de France peuvent signer des contrats avec des managers et donc des marques à 13,14 ans. Et s’ils commencent à avoir des résultats, il peuvent à 15 ans obtenir un contrat de 4,5 ans avec pas mal d’argent au bout. Mais ce ne sont pas non plus des sommes astronomiques pouvant réellement compenser s’il arrive un problème. Une fois de plus, il est important que ces jeunes s’épanouissent… 

 

 

 

 Puis tu as ouvert un cabinet privé pour adultes et adolescents! Tu essayais le plus possible de ne pas trop donner de médicaments…

Je ne suis pas contre bien évidemment car il existe des moments où il faut vraiment y avoir recours  pour des patients  en très mauvais état psychologique.  Mais pour moi l’idéal c’est d’aider le patient à cheminer et à comprendre son fonctionnement. A pouvoir petit à petit, même si cela prend souvent du temps changer un peu sa façon de voir les choses. Quelque part au niveau neurobiologie, il existe une  neuroplasticité qui permet au cerveau de se modifier. Je crois beaucoup à cela et jusqu’à la fin de nos jours, on peut toujours changer nos circuits neuronaux même si bien sûr c’est plus facile à 20 ans qu’à 80. Il faut essayer de saisir ce constitue la part de notre responsabilité dans notre vie et bien sûr il y a les traumatismes qui sont là, qui ont eu un rôle, qui nous ont façonné. Il faut parvenir à ce qu’ils aient moins de résonance en nous et qu’ils nous atteignent moins.  On sent quand un patient a une compréhension même au niveau affectif de son corps, de son vécu. De ce qui a pu disfonctionner. Si celui-ci y parvient, il va acquérir un gain d’énergie vraiment interessant et le ressentir vraiment de l’intérieur.

 

 

 

Quelle était ta manière de t’y prendre avec les patients?

Avec un adulte, la démarche de psychothérapie psychanalytique consiste surtout à partir des dires du patient, de ses envies. Si par exemple, un patient a été empêché par ses parents de faire de la danse ou de la peinture et qu’à un moment donné il ose faire une de ces activités, cette initiative va forcément lui faire du bien car il est en lien avec son enfance, avec ses contrariétés. A partir du moment où l’on est psychanalyste, c’est obligatoire de faire un travail personnel.  J’avais 27 ans quand j’ai commencé. J’étais étudiant en médecine et je faisais  3 séances par semaine. Pendant deux ans , je n’ai pas du tout parlé tennis alors que c’était une part très importante de ma vie. Je l’avais vraiment mis de côté, et deux ans après, avec encore  3 séances par semaine, je me suis remis à parler tennis, de mon arrêt de 6 années.  Cela a déclenché en moi l’envie de rejouer  et j’ai retrouvé un plaisir de gamin  sur un court… C’était en 89, et j’ai vraiment repris comme si j’étais un nouveau joueur sans me dire «  Avant je savais faire ceci, cela, je battais un tel ». C’était juste pour le plaisir de jouer,  de progresser, de faire aussi de la compétition, de retrouver cette adrénaline d’avant match et d’arriver à le surmonter.  J’avais même des rêves un peu fous de repartir sur le circuit.  Actuellement, cela fait plus de 30 ans que je suis dans le tennis et j’aime de plus en plus ce sport. J’ai vraiment retrouvé ce lien avec l’enfance et c’est très important de garder ce plaisir. Je fais tout pour symboliser la maxime du tennis français «  Le tennis, le sport de toute une vie ». Je ne me suis jamais autant amusé sur un court. C’est lié à mon approche du tennis qui pour moi est devenu comme un art martial. Donc, quand j’arrive sur le court, je fais tout pour devenir un maître du tennis  dans le genre un maître d’art martial.  On peut tout le temps essayer de progresser dans tous les domaines. Je n’aurai jamais plus  mon physique de 20 ans mais quelque part j’essaye de faire en sorte qu’il diminue le moins possible. Et j’ai cette chance d’avoir l’impression que j’ai encore 15 ans sur le court. J’arrive encore à bien bouger, à faire un peu ce que je veux et c’est super sympa. Et puis mentalement, je suis au sommet…

 

                                        Être heureux avant tout sur le court

 

On sent bien que si Federer a envie de rejouer après ses blessures, c’est qu’il est vraiment heureux de taper dans une balle. Et Nadal le dit aussi, là où il est le plus heureux c’est sur un court.  J'ai lu une interview  en avril 2019 où il raconte qu'il était à l'entraînement et qu'il a arrêté au bout de 5 minutes. Il déclare à Moya un de ses coaches qu'il ne peut continuer car il ne prend pas de plaisir sur le court. Avec son staff, ils ont été passer une semaine à la montagne, avec de la marche. A ce moment là, Nadal classé 1Oème mondial expliquait qu'il pensait peut-être mettre un arrêt sur sa saison histoire de souffler un peu. Finalement, après cette semaine, il a repris. Et en fin d'année, il gagne Roland Garros,  L'US open et il finit n°1 mondial... C'est beau je trouve autant d'enthousiasme après tant d'années passées sur le court. C'est incroyable. Mais on peut très vite perdre cet enthousiasme. D'ailleurs, plein d’adolescents arrêtent,. C’est vrai que le tennis de compétition c'est compliqué et c’est dommage car on n’a pas  aidé ces jeunes  à le faire dans un bon état d’esprit. 

 

 

Qu’est-ce qu’un bon psychanalyste?

C’est comme tout, il y a des patients plus ou moins capables de se laisser aller, de faire confiance et d’être capable de faire des liens entre les choses. Il faut s'adapter et ce n’est pas forcément facile à comprendre quand on n’est pas dans le métier. Un bon psychanalyste, c’est quelqu’un qui a une formation avec de préférence un diplôme d’état.  Qui a fait une analyse personnelle et qui a réglé ses propres problèmes. Avec une éthique importante et qui sera content si le patient devient autonome et arrête les séances.  Qu’il soit heureux de lui dire oui même si souvent il faut un petit laps de temps pour que tout s’arrête complètement. Et non pas qu'il fasse en sorte que les séances s’éternisent  par appât du gain. Si un patient a envie d’arrêter, il ne doit pas avoir peur de le dire…

 

 

Au sein de la Fédération française de tennis,  tu préconises la méditation, le yoga. Tu t’en servais déjà au cabinet?

Non pas du tout car j’ai arrêté mon cabinet en 2000 et j’ai commencé la méditation vers 2010. J’ai vraiment approfondi le sujet, même si j’avais déjà une appétence pour la philosophie grecque et asiatique. J’ai constaté le bien-être que cela me procure. Je fais ça tous les matins 1H30 avec méditation, gym, yoga comme le conseille Mathieu Ricard dans son petit livre «  L’art de la méditation ».   Je me suis occupé de moi, je me sens en pleine forme après une bonne douche et un bon petit déjeuner avec le sentiment que mon corps et mon esprit sont en symbiose. Je fais de la  gym aussi pour me maintenir en forme et jouer mieux au tennis qui est un sport très exigeant physiquement.  Il faut notamment avoir une bonne ceinture abdominale. J’essaye de faire comprendre aux jeunes que s’ils pouvaient faire 5mn  par jour  et que ça devienne pour eux une routine agréable, ce serait vraiment positif. La seule difficulté c’est de s’y mettre  et de le faire régulièrement. On peut toujours avoir de bonnes raisons pour ne pas le faire mais à partir du moment où l’on a pris l’habitude, si on ne le fait pas il manque un petit quelque chose… On sent que l’on ne s’est pas assez bien occupé de soi. Idéalement cela ne devrait pas être que pour faire des résultats. Il faudrait que les jeunes comprennent que si déjà ça leur fait du bien en tant que personne, bien évidemment ça les aidera aussi pour gagner des matches.  

 

 

 

Qu’est-ce que cela t’apporte véritablement?

Ça m'a notamment appris  à respirer. On ne s’en rend pas compte car respirer c’est naturel mais quand on est stressé on fait de toutes petites respirations, on prend très peu d’oxygène et pourtant c’est l’élément le plus important pour notre corps avec l’eau.. Si l’on sait faire de bonnes respirations avec une bonne amplitude, on se fait du bien. Et l’on voit bien le lien avec le tennis avec tous ces temps morts entre chaque point. Le fait  de bien respirer, de se détendre et encore plus aux changements de côté permet de mieux exploiter ces moments là. La méditation c’est être complètement dans ce que l’on fait et c’est forcément une démarche philosophique qui amène à la connaissance de soi. On est un peu en gratitude avec la vie au sens large du terme, moins dans son égo et donc davantage  en connexion avec les autres, la nature, les animaux. Je ne suis pas bouddhiste, mais j’aime bien le dalaï lama quand il dit «  « Soyez sympa avec les autres; ça vous fera du bien. Il a raison. Ne serait-ce qu’un sourire; ça fait du bien.  On sent bien quand on s’est mis en colère même si l’on a raison sur le fond que quelque part ça nous fait du mal.  Il y a peut-être un moyen de dire les choses plus calmement; c’est un exemple. Tous les grands sages de toutes les religions se rejoignent sur cette quête de sagesse, celle de faire du bien autour de soi. Selon moi, il n’y a pas d’autre chemin  pour être heureux, Si chacun apporte son petit caillou, ça peut petit à petit aboutir à changer le monde… Voici ce que disait Djokovic après sa victoire à l’Open d’Australie en 2021 :  "Pour affronter les moments chauds d’un match, je me concentre d’abord sur ma respiration. C’est probablement la chose la plus simple à faire, mais aussi la plus efficace. Il a fallu apprendre à accepter mes peurs, mes pensées négatives, et mon égo pour les utiliser de façon positive. Pour arriver à ce résultat, j’ai beaucoup travaillé sur la pleine conscience, ai fait de la méditation. Sur le court, mes émotions et certains traumatismes ont tendance à resurgir. . Maintenant, je parviens à les contrôler beaucoup plus rapidement »

 

 

 

 

Pour en revenir à l’époque avant ton poste au sein du pôle mental, comment se passait ton travail aux CMPP avec les enfants et les ados?

Les parents dans au moins 50% des cas, ne viennent pas de leur propre gré mais souvent à la demande des enseignants ou de l’école. Ça va des enfants inhibés en difficulté scolaire à des problèmes de comportement. Certains tapent les autres etc; il y a de tout. L’on a vraiment de la chance en France, d’avoir ces réseaux de CMPP et de CMP pour enfants et ado. Le CMP est public alors que le CMPP est associatif. C’est une petite différence administrative mais le travail est pratiquement le même. Il suffit que les parents appellent et ils ont un rendez-vous avec un spécialiste, soit un pédopsychiatre ou psychologue spécialiste pour enfants et tout est gratuit..

 

Présence de nombreux spécialistes

 

Ce qui est bien dans ce genre de centre, c’est la multiplicité des soignants. Des pédopsychiatres, des psychologues, des orthophonistes, des psychométriciens pour des thérapies plus corporelles, des éducateurs spécialisés, assistantes sociales. Ce sont des thérapies individuelles ou de groupes. Lorsque l’on accueille l’enfant avec ses parents, on essaye de faire le diagnostic et l’on propose un traitement. J’aimais bien ce travail d’équipe qui est fréquent en médecine mais qui est particulièrement développé en psychiatrie et en pédopsychiatre ou l’on échange beaucoup autour d’un enfant . On réfléchit ensemble pour voir ce que l’on pourrait améliorer dans la thérapie.  On est là aussi pour aider les parents à comprendre les choses et à mieux soutenir leurs enfants. Après comme dans toute institution, peuvent  survenir des conflits institutionnels entre thérapeutes, entre personnes. J’essayais toujours de les résoudre afin que chacun soit vraiment content de venir au travail. Je pense que pour n’importe qui c’est vraiment une priorité et quand on est en poste de responsabilité comme je l’étais, mon rôle consistait à ce que l’équipe se sente bien et ait envie de travailler ensemble.

 

 

 

Existe une grande différence dans les symptômes chez les enfants  ou dans la manière d’être avec les parents selon qu’ils viennent de leur propre gré ou pas!

Ah oui. Les parents pouvaient arriver et avoir la franchise de dire «  Cest l’école qui nous amène mais on ne comprend pas pourquoi. A partir de cela, j’ai un petit peu tout vu. Parfois ces propos peuvent être vrais et l’on peut très bien dire «  C’est l’école qui s’affole un peu trop et réconforter les enseignants en disant « Je vais revoir cet enfant, mais personnellement je n’ai pas l’impression qu’il y ait trop de problèmes. »   A d’autres moments, les parents prétendaient qu’il n’y avait pas de problème, alors qu’il pouvait y en avoir de gros. Ils étaient dans une sorte de déni de la pathologie de leur enfant. Là il  fallait essayer de faire en sorte  que les parents soient un peu moins dans le déni et que l’on puisse les aider et aider leur enfant. Si la psychose de l’enfant est vraiment importante, il aura forcément une vie compliquée. C’est parfois problématique quand les parents ont l’impression que leur enfant va pouvoir faire des études alors que c’est pratiquement compromis. Tout comme le relationnel et les contacts avec les autres enfants. Cela  va prendre du temps. On essaye de mettre en place un suivi qui parfois ne s’avère pas forcément suffisant. Il faut alors faire appel à un hôpital de jour, or les parents ne sont pas forcément toujours d’accord…

 

 

 

Quels genres d'outils utilisais-tu?

Dans mon cabinet de consultation quand je recevais l’enfant et les parents, ou l’enfant seul il pouvait dessiner. Il y avait aussi des jouets. On voit un petit peu comment l’enfant évolue. Est-ce qu’il va spontanément voir les jouets , est-ce qu’il a envie de nous inclure dans le jeu? Plein de choses très intéressantes à noter. En tant que médecin, j’accueillais les enfants, et après au fur et à mesure des consultations on peut mettre en place un suivi avec une psychologue, un orthophoniste, un psychométricien soit en individuel, soit en groupe.  On pouvait proposer jusqu’à trois séances par semaine pour l’enfant et bien évidemment à l’intérieur de chaque séance quelle qu’elle soit, thérapie psychologique, orthophoniste ou en groupe, là encore on utilisait  différents outils. Ça pouvait être des groupes jeux vidéo,  pas des jeux vidéos débiles mais justement ceux qui pouvaient aider l’enfant lors de jeux de rôle. Les ados pouvaient parler autour du jeu vidéo qu’ils étaient en train de créer. C'est interessant car cela demande une certaine construction, une sorte d’élaboration d’une histoire. Il y avait aussi  des groupes conte. Chaque thérapeute a ses outils. 

 

 

Y a t-il des différences dans la manière de soigner entre les enfants et les ados?

A la fois oui et non; ce sont davantage les outils qui diffèrent et l’on peut faire des groupes d’ados. Ceux-ci sont atteints de pathologies très différentes. Quand on a un adolescent qui a une psychose de l’enfance assez déficitaire, on va l’aider. Peut-être en orthophonie pour essayer de lui faire comprendre un petit peu le mécanisme des mathématiques. Il a beau avoir 16 ans, il a une compréhension mathématique de 8 ans. On s’adapte et on se met au niveau du jeune. Il y avait aussi  un peu de sport comme le ping-pong, le baby foot. 

 

 

 

Toi qui connais très bien le sport à quel niveau dans tes soins cela se retrouvait-il?

Un point était très important c’est lorsque les parents me disaient «  il n’a pas eu de bonnes notes, ou il s’est mal comporté, je lui ai fait arrêter le foot. J’étais contre et je leur répondais : «  Si vous voulez le punir, privez- le de consoles, de ce que vous voulez mais pas de sport. Ce n’est pas le truc que l’on enlève au contraire. Le sport va l’aider à se détendre, à comprendre aussi les règles notamment dictés par l’entraîneur.  On ne  fait pas n’importe quoi avec les partenaires, avec les adversaires ». Je crois énormément au sport au niveau éducatif, apprentissage au niveau corporel et psychologique et  connaissance de soi.  C’était mon leitmotiv. Je voyais les enfants quand ils arrivaient puis en moyenne une fois tous les trimestres pour faire le point. Je faisais des consultations pouvant être un peu thérapeutiques, mais le suivi chaque semaine c’était plutôt un psychologue qui s’en occupait. Ou une orthophoniste.

 

Une grosse responsabilité

 

Avec les deux centres, je suivais à peu près 600 enfants par an. Ça fait beaucoup et évidemment sur les 600, il y en avait qui allaient plutôt bien, et d’autres qui me tracassaient beaucoup. Fallit-il hospitaliser un enfant ou un ado ou pas? Est-ce qu’il va se suicider ou pas?  Est-ce qu’un enfant subit des attouchements de la part de ses parents?  Certains  cas me préoccupaient beaucoup. Les cas difficiles on essayait de les voir un peu plus fréquemment et l’on avait tendance à oublier les autres.  En équipe, on parlait très rarement des enfants qui vont bien.  En revanche, pour les enfants en difficulté, on réunissait nos cerveaux ensemble pour essayer que ça aille mieux.  Mais si un patient ou un enfant va mal ce n’est pas forcément parce que l’on a fait des erreurs, même si cela bien évidemment peut arriver. Par exemple, si l’on n’a pas hospitalisé suffisamment tôt un adolescent et qu’il fait une tentative de suicide. On a le droit de se remettre en question et de se dire" J’aurais du le faire hospitaliser avant qu’il ne passe à l’acte." Mais même s’il n’y a pas manquement de notre part, c’est vrai qu’en tant que médecin, j’étais  particulièrement responsable…

 

 

 

Des erreurs que tu ne referais pas?

Déjà sur ma carrière de près de 30 ans de psychiatrie, je n’ai eu qu’un patient qui s’est suicidé et qui est mort. En plus, j’ai des circonstances atténuantes car j’étais jeune médecin assistant. Je venais juste d’être diplômé, j’arrive en tant qu’assistant à l’hôpital psychiatrique et en tant qu’assistant on récupère les patients de l’ancien assistant. Je récupère cette patiente qui était compliquée, que je ne connaissais pas bien. Un peu toxicomane, un peu psychotique. Au bout de quelques mois on la retrouve morte chez elle et l’on ne sait pas trop si c’est un suicide, un peu trop d’alcool ou les médicaments. Elle avait aussi forcément des fréquentations un peu louches.  Mon chef de service a été super. Il a reçu les parents avec moi et a géré la situation. Il  connaissait le problème en tant que chef de service depuis plus longtemps que moi. . Ça a été une expérience malheureuse qui m’a marqué. Mais sinon, pendant 13 ans de cabinet privé, je n’ai eu aucun suicide.  A la fois j’ai eu de la chance, il en faut,  et ça veut dire aussi que je n’ai pas trop mal bossé… Le danger pour un psychiatre c’est vraiment au début . Quand un patient vient dans votre cabinet que vous ne connaissez pas bien. Lui n’a pas une grande confiance en vous et s’il va vraiment très mal, s’il est très déprimé, il existe un risque important que les choses se déroulent mal. Alors que si on le connaît depuis 6 mois, une relation plus profonde s’est installée et le patient sait qu’il peut éventuellement vous appeler s’il ne va pas bien, rajouter une séance et les risques diminuent beaucoup.

 

 

Tu es maintenant responsable du pôle mental à la fédération française de tennis et à Poitiers. Ce poste  tu le convoitais depuis longtemps?

J’ai eu un petit temps en tant que psychiatre à la Féderation  de 1995 à 1998, un tout petit CDD de 6h par semaine au centre national de l’époque. Le DTN de l’époque est parti, il n’y a pas eu renouvellement. C’est vrai que j’étais un petit peu déçu car j’aime ce milieu et j’avais envie d’aider. J’aurais aimé continuer pas forcément à plein temps et j’ai subi une petite frustration.  Là j’ai eu l’opportunité d’être responsable à plein temps du pôle mental pour les jeunes de 12 à 20 ans ceci depuis le 1er janvier 2020.  C'est la première fois dans l'histoire du tennis.  Il y a du boulot et j’avais envie d’être libre pour pouvoir aussi partir en tournoi avec les joueurs, joueuses, entraîneurs car ce sont des moments qui me paraissent importants.  Mais les pros peuvent aussi  venir me voir. J’ai un rôle à la fois de médecin si des problèmes psychologiques surviennent et aussi un rôle de préparateur mental… Le tennis est vraiment le sport individuel qui se joue dans le monde entier et de plus en plus. A mon époque dans les pays de l’Est le tennis était peu développé et en Asie il n’y avait rien. Et ce qui est super c’est que ce sport s’est mondialisé. J’ai entendu qu’en Afrique il y a avait un projet de faire une Académie à Dakar. En ce sens, le tennis a une place à part dans le monde avec énormément de joueurs partout qui rêvent de devenir des champions.  C’est aussi une façon de s’élever notamment dans ces pays un peu plus défavorisés.  D’où l’importance encore plus de travailler le mental  et d’acquérir ce bon état d’esprit car la concurrence  est rude. 

 

 

 

Existe t-il de grosses différence de comportements entre filles et garçons?

Le tennis et la difficulté sont les mêmes et pour moi ce n’est pas une différence de sexe. C’est plus une manière de fonctionner et une jeune fille peut se comporter de la même manière qu’un garçon.  Certains vont se mettre une pression de dingues, être très anxieux et se dire «  Il faut absolument que je fasse des résultats » .D’autres au contraire sont plus tranquilles, vont avoir du mal à être sérieux et ne comprennent pas qu’il faut un minimum de travail et de sérieux à l’entraînement.  C’est plus du cas par cas, un caractère, et il faut faire en sorte que chaque jeune se connaisse mieux et ait envie de progresser. 

 

 

Et la différence avec les jeunes de tous les jours du CMPP?

La différence c’est que les jeunes qui ont choisi de faire du tennis ont un but. Et en tant que jeune ado, si on a une vraie motivation, c’est super.  La question c’est est-ce que c’est vraiment son projet à lui?  Ça ne sera jamais du 100%, il peut y avoir l’influence de la famille, des parents mais c’est important que ce soit principalement le projet de l’enfant. Je suis là pour voir cela, et à un moment donné, l’on voit bien que l’on se dirige vers un échec. C’est important que je sois là avant l’éventuelle intégration notamment en internat à Paris ou Poitiers pour voir l’enfant, ses parents et après évaluer de qui vient le projet justement. Ça fait partie du processus. Même si au final ce n’est pas moi qui décide, je donne mon avis. 

 

 

Comment agir avec ceux qui semettent trop de pression? 

C’est important qu’ils comprennent qu’ils ne jouent pas leur vie, et les aider à prendre un petit peu de recul sur le prochain tournoi. Si l'on commence à dire » Je n’ai pas le droit de perdre au 1er tour contre elle etc… ça va être compliqué d’être bien sur le court et de jouer son meilleur tennis. C’est  de permettre à ces jeunes de mieux se connaître, de les ouvrir un petit peu au monde et à la philosophie.  Tout ça va avec la connaissance de soi-même. Il y en a qui sont plus ou moins réceptifs, comme certains entraîneurs, et ça va être plus simple si l’entraineur l’est pour que le joueur le soit aussi. Certains jeunes peuvent ressentir la pression dès l’âge de 9 ans, ce qui peut engendrer de sacrés dégâts. Ce sont des messages qu’il faut faire passer auprès des parents, des joueurs et des entraîneurs… 

 

 

Tu dis «  Le travail mental ça se travaille tous les jours comme le physique et le tennis!

C’est là où l’on a un petit peu de retard je pense en France. Ça vient mais ce n’est pas encore évident pour tout le monde. La préparation  mentale c’est aussi  et surtout l’entourage. Idéalement, c’est devenir un peu philosophe pour tendre à être le plus heureux possible; ce qui est quand même notre but sur terre. On y arrive plus ou moins bien.  Je n’ai jamais entendu Nadal dire qu’il a vu un spécialiste du mental. J’ai lu mais c’est à vérifier que Federer a vu un psychologue 2,3 ans.  Son entraîneur est mort d’une mort subite jeune, il avait des problèmes et jetait sa raquette. Djokovic on sait qu’il est intéressé par la méditation, le yoga aussi, grâce à sa femme, d’où l’importance de l’entourage. Au départ, il était un peu réticent, comme moi avant. Je pensais «  c’est peut-être pour les gens fragiles ».  Il est allé voir par curiosité, car c’est bien d’être curieux et de faire sa propre expérience. Et il s’est finalement rendu compte que ça lui faisait du bien en tant que personne. J’ai l’impression même s’il n’est pas parfait qu’il fait un travail sur lui pour devenir une meilleure personne même s’il peut en agacer certains avec ses propos.

 

"Humilité, passion, travail", le secret de Nadal

 

Nadal à priori n’est pas là-dedans mais il a son entourage. Cela commence par ses parents, le petit frère de son père son entraîneur. Son meilleur ami Tintin est son physio et kiné.  J’ai lu son bouquin «  Rafa », super interessant. Il a écrit ça il y a 10 ans, c’est incroyable comment il se livre alors qu’il est en pleine carrière , même ses failles, les peurs qu’il peut avoir.. Tout ça pour dire qu’il existe une philosophie. Tintin c’est un physio qui prône une thérapie holistique donc liaison du corps et de l’esprit. C’est très philosophique et Tony Nadal dit : «  Dans le clan Nadal, le leitmotiv c’est humilité, passion, travail ». S’il en manque un; ça ne va pas. Quand on est passionné par ce que l’on fait, quelle que soit l’activité, que l’on est humble et que l’on travaille c’est une certaine philosophie. Quand on arrive à avoir cela, finalement on est heureux.  Ces joueurs  ont beau être milliardaires;  c’est mieux s'ils sont passionnés par ce qu'ils font car généralement ils ont davantage envie de travailler, de progresser et de devenir meilleur. Nadal est né là-dedans dans cette philosophie d’humilité comme Obélix. Un jour, il va arrêter sa carrière, et le monde va continuer de tourner. C’est un super joueur de tennis, mais sur terre il se passe des choses plus importantes que le tennis.  Il a à la fois un recul énorme et à en même temps quand il est sur le terrain, il est dans son tennis. Il est dans son élément, et comme il le dit «  Ma seule passion c’est de bien jouer et non pas ma seule pression c’est de gagner. C’est aussi simple que ça, mais pas si simple que ça. 

 

 

Comment s’est passé travail pendant le confinement?

J’ai pu faire des séances par téléphone et l’on a justement travaillé un peu  sur ces notions de méditation, de visualisation. L’imagerie mentale c’est important pour automatiser les choses techniques, tactiques. C’est vrai qu’il était temps que ça s’arrête. Comme tout le monde, on a vécu une période un peu irréelle. On était tous un peu figés. Avec le couvre-feu, ils peuvent se réentraîner, moi je peux aller travailler. La seule chose qui manque à tous, entraîneurs, joueurs et moi-même ce sont les tournois.  C’est sans spectateur, juste l’entraîneur mais globalement, il y en a qui peuvent jouer. Certains sont en Amérique du Sud. 

 

 

Souvent les joueurs ou joueuses quand ils font une grosse perf perdent le tour d’après!

Je vais en revenir à l’humilité et à l’importance de prendre du recul à la fois dans l’échec et à la fois dans la victoire. Et là encore, il y a deux choses qui me viennent en tête. Gilles Simon parle de l’humilité de Nadal. il dit  que là où il est incroyable dans son humilité c’est qu’il arrive à oublier ce qu’il fait. Et il arrive à n’être que dans le présent. Il est arrivé à Roland Garros en septembre 2020, et il n’était pas en train de dire «  J’en ai gagné 12, je vais arriver tranquillement en quart parce que sur terre je suis injouable et puis on verra près, mais sûrement je vais gagner le tournoi. «  Pas du tout. Il se donne même le droit de perdre au 1er tour, s’il ne joue pas à son meilleur niveau. Il se focalise sur ses sensations, son jeu et uniquement là-dessus. Il a cette capacité d’oublier ce qu’il a fait, ça va avec l’humilité comme le dit Gilles Simon.  Finalement quand on gagne un grand tournoi,  on est heureux et on se dit" Comme j’ai fait cette grande performance là,  je n’ai pas le droit de perdre au 1er tour «  car il est beaucoup moins fort que moi. » Il faut être vigilant, ce que fait très bien Nadal qui ne commet pas ces erreurs là. Il est très conscient que c’est super de gagner un tournoi mais  immédiatement après, il faut repartir et  chercher de nouveau à progresser. C’est ainsi que l’on prend le plus de plaisir. Nadal le dit «  Si on ne cherche pas ça on est mort, et l'on n’a rien compris au tennis.  C’est cela qui donne envie d’aller sur le court et l’on a bien vu comment il a fait évoluer son jeu depuis le début de sa carrière. C’est impressionnant  comme il est beaucoup plus agressif qu’auparavant. Il a tout amélioré.  Personnellement, je suis vraiment content d’être là. Jai envie d’aider, de transmettre mes compétences pour que ces jeunes s’épanouissent dans ce sport compliqué. Il faut vraiment le prendre par le bon côté sinon il peut être bien prise de tête… 

 

Qu’as-tu envie de faire passer comme message au prochain français qui se retrouvera en finale d’un Grand Chelem? 

Je vais parler d’un joueur car les filles sont meilleures que nous ces derniers temps en terme de résultats. Si un français arrive en finale de Roland Garros,  j’espère que je serai encore là pour aider.  Il faudra qu’il imagine le scénario, avec les réactions de la presse; de son entourage. Tout le monde va lui dire  c’est incroyable ce qui t’arrive, une finale de grand chelem. C’est le match de ta vie, une finale  ça ne se perd pas. Si le joueur n’est pas prêt et n’a pas travaillé en amont, ça va être très compliqué. Il faut qu’il ait travaillé les questions suivantes : Qu’est-ce qui se passe si je perds ce match? Est-ce que c’est grave? Si tu réfléchis deux secondes non. Déjà tu auras vécu une finale de Grand Chelem,; l’autre a le droit d’être meilleur que toi. Tu vas réfléchir à ce match, tu vas l’analyser. Qu’est-ce qui t’a marqué? Ou dois-tu progresser pour le prochain Grand Chelem? «  Avec le recul, cette partie va l’aider à devenir un meilleur joueur. S’il fait cet exercice régulièrement et qu’il arrive à se dire qu’il est heureux sur le court,  qu’il a la chance d’être en finale, s’il arrive à se dire qu’il a le droit de perdre, qu’il prépare tactiquement son match, qu’il essaye de jouer chaque point à fond, la perspective ne sera plus la même.  Ce n’est pas certain qu’il gagnera mais au moins il sera à fond dans son match. Et c’est ça l’important. Après, il perd, il gagne…, on passe à autre chose.. C'est ainsi qu'a raisonné Guy Drut lorsqu'il a remporté la finale du 110 m haies lors des Jeux Olympiques à Montréal en 1976... Il faut que la tête devienne plus forte. Ce n’est pas un muscle mais ça doit se travailler de la même manière. Les exercices spirituels d’ado c’est un travail. Les stoïciens travaillaient tous les jours sur leurs pensées pour arriver à prendre du recul par rapport à ce qu’ils vivaient et c’est commun à toutes les philosophies. Travailler sur ses émotions pour arriver à relativiser… 

 

Il ya aussi la gestion de l'après victoire!

Oui et ce serait bien aussi si un français gagne Garros qu’il ne pète pas un câble derrière comme l’a fait Noah après sa victoire à Roland Garros. Il a expliqué  comment en octobre novembre il avait envie de se balancer sous un pont. C’est pour ça qu’il est parti à New York. Il était devenu une telle star. Philipe hatrier et le monde international après sa victoire l’ont interdit de jouer pendant 2,3 mois car il s’était barré lors de la Workink Cup ne disputant pas le match de la 6ème place. Il devient une star et il ne peut pas jouer. Ce n’est pas facile à vivre. Et puis, il n’était pas prêt à gagner. Même son entourage n’a pas réussi faire en sorte qu’il ne «  craque «  pas. Becker a dit que lorsque l’on gagne un grand chelem, isouvent il y a la dépression post Grand Chelem. Je fais un lien avec la fameuse dépression post coïdale. Tu rêves de quelque chose, tu l’atteins et après … Nadal en revanche gagne un grand chelem, ce n’est pas une fin en soi. Il faut toujours chercher à être meilleur au sens large, physique, tennistique, mental. Si tu ne vas pas dans cette voie là, tu n’atteins pas ton meilleur niveau. C’est pour ça que Noah ne l’a pas atteint. Il a déclaré que s’il s’ était  douté d’une telle situation, il aurait été un autre joueur… Cela me fait penser à ce que m’a raconté Emmanuel Planque l’entraîneur de Lucas Pouille jusqu’à ce qu’il devienne n°10 mondial. Il me disait qu’il était dans les vestiaires quand Nadal a gagné sa 1ère final à Roland Garros.  Il est avec un ami dans les vestiaires et Tony Nadal en face d’eux attend que le vainqueur ait fini de faire des photos. Et lorsqu’il s’adresse à Nadal, il lui dit immédiatement : «  C’est super tu as gagné, mais tu as quand même beaucoup de choses qui n’ont pas fonctionné. Il lui a parlé de tout ce qu’il fallait qu’il travaille pour devenir un joueur meilleur. Sinon cela risquait d’être compliqué é pour lui de gagner un autre Grand Chelem. Même Emmanuel Planque m’a déclaré «  Si mon joueur avait gagné Roland Garros, juste après je ne lui aurais jamais dit ça » … C’est presque excessif comme l’est d’ailleurs Tony Nadal…

 

Que penses-tu de cette croyance en Dieu à laquelle se raccrochent certains joueurs?

Elle a aidé notamment Chang et aide actuellement Djokovic. En fait, il faut trouver quelque chose pour relativiser le match tout en étant complètement concentré dessus. C’est ça le secret. Facile à dire, pas facile à faire… 

 

Agnès Figueras-Lenattier